Le prix du losange
80% · 5 / 5

Chapter 5

Le silence après le hayon

Le vendredi matin, la pluie avait lavé le pare-brise, mais pas tout à fait l’ombre du premier prix. Sous un certain angle, on distinguait encore le trait blanc effacé au-dessus du tableau de bord.

J’arrivai avant Bernard. La Vel Satis attendait entre deux Clio, longue, haute, arrière droit, hayon fermé sur un coffre vide. J’ouvris le capot, vérifiai les niveaux, puis laissai le moteur froid. Nora l’avait demandé.

À huit heures vingt, l’atelier m’apporta le devis : contrôle du faisceau, nettoyage des connexions, resserrage, remplacement d’une pièce si nécessaire. Plusieurs centaines d’euros dans le pire cas. Je posai la feuille sur le dossier, avec les factures et le carnet.

Bernard arriva, café brûlant à la main.

— Alors, elle sort aujourd’hui ?

— Nora vient à neuf heures.

— Ce n’est pas une réponse.

Je lui tendis le devis.

— Tu comptes lui donner ça avant l’essai ?

— Oui.

— Julien, tu vends une voiture, pas un cours du soir.

— Elle ne signera pas sans savoir ce qu’elle achète.

Il posa son gobelet sur mon bureau.

— Le marchand de Caen passe à dix-huit heures. Sans signature, elle part. Pas de délai.

À neuf heures précises, Nora arriva avec son frère. Karim portait une chemise plastique gonflée de feuilles imprimées. Sans me serrer la main, il fit le tour de la voiture, inspectant pneus, joints de portes et bas du hayon.

— C’est vous qui avez tout lu ? demandai-je.

— Pas tout. Mais assez pour ne pas venir les yeux fermés.

Nora passa une main sur le bord du coffre.

— On démarre à froid ?

— Elle l’est.

Je leur donnai les papiers. Karim les consulta sous l’auvent, tandis que l’eau tombait du toit en filets réguliers.

— Frein de parking électrique contrôlé, lut-il. Et vous recommandez quand même une vérification.

— Je recommande de regarder cette voiture-ci. Les premiers exemplaires ont eu des problèmes de mise au point. Il y a eu des campagnes correctives, notamment sur le frein de parking électrique et certains V6 diesel 3.0 dCi. Ça ne condamne pas chaque Vel Satis, mais je ne vais pas prétendre qu’elle sort d’une boîte neuve.

Karim releva les yeux.

— Au moins, vous ne dites pas qu’elle est fiable comme une horloge.

— Une horloge ne demande pas de mise à jour de navigation Carminat.

Nora sourit légèrement. Je lui tendis la carte mains libres. Les portes se déverrouillèrent avec un claquement discret.

— En 2002, c’était impressionnant.

— En 2009, dit Karim, c’est impressionnant si ça marche.

Le moteur partit après une brève hésitation. Rien ne cogna, rien ne fuma. Nora régla son siège, ses rétroviseurs et le volant.

— Faites la boucle prévue : départementale, autoroute, retour par le centre. Prenez le temps.

— Vous ne montez pas avec moi ?

— Vous conduirez mieux sans un vendeur qui parle à chaque virage.

Elle quitta le parc sous la pluie. Karim resta près de moi, mains dans les poches.

— Ma sœur roule beaucoup. Son lycée, ses parents, sa fille à Rouen. Elle ne cherche pas à épater les voisins.

— Je l’avais compris.

— Elle veut surtout ne pas arriver pliée en deux après trois heures de route.

— Cette voiture est bonne pour ça.

— Et pour les factures ?

— Je ne peux rien garantir. Je peux montrer ce qui a été fait, ce qu’on contrôle aujourd’hui et ce qu’il faudra surveiller.

Il hocha la tête.

— C’est déjà plus que ce qu’on entend d’habitude.

Une heure plus tard, Nora revint. Elle descendit lentement, comme si elle quittait un fauteuil trop confortable pour être honnête.

— Alors ?

— Très agréable. On voit loin. On monte sans se tordre. Sur l’autoroute, elle avale la pluie sans fatiguer.

Karim ouvrit le hayon. Nora regarda le coffre.

— Les cartons de ma fille tiendraient là. Les sacs de mes parents aussi.

Puis elle reprit le devis.

— Maintenant, il faut savoir ce qu’il y a réellement.

Nous conduisîmes la Vel Satis à l’atelier. Bernard nous suivit jusqu’à la porte. Sur le pont, elle paraissait moins imposante, roues pendantes, câbles et boîtiers visibles sous le plancher.

Le mécanicien travailla près d’une heure. Quand il nous appela, ses mains étaient noires et son visage prudent.

— Connexion intermittente sur le circuit du frein de parking. Pas une panne franche : résistance irrégulière. On peut nettoyer, resserrer, sécuriser. Ensuite, il faudra surveiller.

— Et après ? demanda Nora.

— Elle peut rester tranquille longtemps. Mais elle a six ans, beaucoup d’électronique et cent soixante-douze mille kilomètres. Je répare ce que je vois. Je ne peux pas signer pour le reste de sa vie.

Bernard me prit à part.

— Tu lui dis qu’on fait l’intervention et que c’est réglé. Elle signe avant ce soir.

— Ce n’est pas ce que le mécanicien vient de dire.

— Tu joues sur les mots.

— Non. Je refuse d’en jouer.

Il me regarda avec la fatigue sèche qu’il réservait aux vendeurs qui compliquaient ses tableaux.

— Elle réfléchit cinq minutes. Pas jusqu’à demain.

Nora avait entendu assez pour comprendre le ton. Elle relut le rapport, puis demanda au mécanicien :

— Vous faites l’intervention aujourd’hui ?

— Oui, mais je veux refaire un essai après.

— Alors je veux réfléchir jusqu’à demain matin.

Bernard souffla.

— Le marchand vient ce soir.

— Ne la vendez pas avant la fin du contrôle.

Le mécanicien essuya ses mains sur un chiffon.

— Elle ne bougera pas avant la fin d’après-midi. Si je dois la reprendre, elle restera ici.

Bernard passa deux appels près de la porte. Le marchand de Caen accepta de venir samedi à neuf heures, puisque la voiture était immobilisée. Bernard raccrocha et me tendit le bon de mise à disposition.

— Demain, neuf heures. Si elle n’a pas signé, elle part. Et si elle signe, pas de commission. Tu as choisi de ralentir la vente.

La commission comptait pour mon objectif du mois. Bernard savait où appuyer.

— Très bien.

Nora se tourna vers moi.

— Je ne veux pas que vous perdiez de l’argent à cause de moi.

— Ce n’est pas à vous de réparer ça. Réfléchissez.

Elle repartit avec Karim, le rapport dans son sac. Dans le hall, Bernard ne me dit plus rien. C’était moins mauvais qu’un sermon, mais pas beaucoup.

Le samedi matin, avant l’ouverture, je passai chez mon père. Depuis la route, on apercevait les bâtiments de Sandouville, gris derrière les clôtures. Papa avait mis le café sur la table.

— Ils arrêtent la production, dis-je.

Il ne demanda pas de quel modèle je parlais.

— Oui.

Je lui racontai le faisceau, le marchand, la commission retirée. Il écouta, les mains autour de sa tasse.

— Tu as fait ce que tu devais faire.

— Bernard ne partage pas cet avis.

— Bernard vend des lignes sur son tableau. Toi, tu remets une voiture à quelqu’un qui prendra l’autoroute avec.

Il regarda par la fenêtre.

— À l’usine, on savait qu’une voiture ne se vendait pas parce qu’on avait bien serré les vis. On faisait notre part. Le reste nous dépassait.

Je pensai à Nora, à ses cartons de livres, à ses parents, au garage près de chez elle qui accepterait de suivre le contrôle.

— Elle ne cherche pas ce que cherchait Éric.

— Alors elle ne devrait pas acheter comme Éric.

À huit heures quarante-cinq, je retournai à la concession. Le marchand devait arriver dans quinze minutes. Bernard avait déjà sorti le dossier de reprise.

À huit heures cinquante-deux, Nora entra seule.

— Bonjour.

Elle posa le rapport de l’atelier sur mon bureau. L’intervention y était notée : connexion nettoyée, resserrée, protégée ; contrôle conseillé au prochain entretien.

— J’ai appelé un garage près de chez moi. Ils pourront suivre ça. J’ai aussi refait mes comptes.

Je ne dis rien.

— Votre prix baisse du montant de l’intervention, et un peu pour le risque. Pas pour tout. Le reste, je le prends. J’achète une occasion.

Bernard ouvrit la bouche. Je levai une main.

Nous négociâmes sans comédie. Nora ne demanda pas l’impossible ; je ne défendis pas un chiffre qui ignorait ce que nous venions d’apprendre. À neuf heures dix, le marchand appela depuis le portail.

Bernard lui annonça que la voiture était vendue.

Il raccrocha, signa les papiers et me les passa.

— Zéro commission, Martel.

— J’ai compris.

Nora signa à son tour. Elle retourna la carte mains libres entre deux doigts, comme si elle pesait moins lourd que les feuilles du dossier.

— Livraison demain ?

— Avec le plein, les factures, le rapport d’atelier et les échéances d’entretien écrites noir sur blanc.

Le dimanche, sa fille arriva en train de Rouen. Elles rangèrent deux sacs et un carton de livres dans le coffre. Nora vérifia une dernière fois la chemise de documents avant de la glisser sous le siège passager.

— Vous avez tout ? demandai-je.

— J’ai ce qu’il faut pour commencer.

Sa fille s’installa à côté d’elle.

— C’est grand.

— Oui, répondit Nora. Et on va la suivre de près.

Le hayon se referma doucement. La Vel Satis quitta le parc sous un ciel clair, sans applaudissements ni miracle, avec un prix corrigé et un dossier épais.

Je restai devant la grille jusqu’à ce qu’elle disparaisse au bout de la zone commerciale.

Finished

Le prix du losange

Would you read another story like this?
Create another book

Please take this quick survey.

We collect anonymous reading progress to improve Narrative Lab.