Le prix du losange
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Chapter 2

Une berline haute

Le lendemain matin, j’appelai Claire Bernard.

Je retrouvai son numéro dans un vieux carnet où les noms des anciens collègues côtoyaient des notes de crédit et des rappels de clients qui n’avaient jamais rappelé. Claire travaillait désormais pour une autre marque, au service des ventes aux entreprises, à Rouen. Elle connaissait les flottes, les responsables financiers et les hommes qui demandaient une voiture confortable tout en prétendant ne pas se soucier de son emblème.

Elle décrocha au troisième appel.

— Si c’est pour me vendre une Renault, je raccroche.

— C’est pour te demander un avis.

— C’est pire. Un avis, ça dure plus longtemps.

Je lui parlai de la Vel Satis de 2003, de son entretien suivi et de l’essai d’Éric. Je précisai que je ne voulais pas fabriquer une légende autour d’une voiture d’occasion.

— Très bien, dit-elle. Alors ne la présente pas comme une affaire miraculeuse.

— Je n’avais pas prévu de dire qu’elle guérit les rhumes.

— Avec certains vendeurs, on ne sait jamais.

Elle accepta de passer dans l’après-midi. Avant de raccrocher, elle me demanda si j’avais un acheteur sérieux.

— Une dame doit venir la voir.

— Alors écoute-la. Ne lui récite pas la brochure.

La dame s’appelait Nora Belkacem. Elle arriva peu après midi, dans une petite voiture bleue dont la portière arrière portait une rayure ancienne. Elle n’avait pas l’air de venir chercher un rêve. Elle tenait une chemise souple contre elle et regardait le parc avec l’attention d’une personne qui compte ses dépenses avant de les engager.

— C’est vous, la Vel Satis ? demanda-t-elle.

— C’est moi qui la vends. Elle, c’est la voiture.

— Elle a plus de personnalité que certains vendeurs.

Je lui montrai le dossier sans attendre qu’elle le réclame. Elle parcourut les factures debout, sous l’auvent de la concession. Ses yeux s’arrêtaient sur les dates, les kilométrages et les tampons du réseau.

— Elle a été suivie régulièrement.

— Oui.

— Et cette intervention ?

Son doigt désignait la facture du frein de parking électrique.

— Une intervention documentée. Je vous expliquerai ce que nous avons contrôlé, mais je ne vous dirai pas que cette voiture est neuve sous prétexte qu’elle est propre.

Elle hocha la tête.

— C’est déjà mieux que la moitié des annonces.

Je lui ouvris la porte conducteur. Nora s’installa, régla le siège, puis resta quelques secondes sans démarrer. Elle observait la planche de bord, la carte mains libres, l’écran de navigation Carminat.

— C’était moderne, en 2002.

— Ça l’est encore par endroits. À d’autres, on voit que la voiture a presque sept ans.

— La navigation sait encore où elle est ?

— Elle le prétend avec assurance.

Nora sourit. Je lui expliquai le fonctionnement de la carte et du frein de parking, sans transformer ces équipements en miracles. Elle connaissait les voitures assez pour savoir qu’un bouton supplémentaire n’était pas toujours une bonne nouvelle.

Nous partîmes par une route départementale qui longeait des champs détrempés. Nora conduisait avec précaution, sans lenteur excessive. Elle cherchait moins la puissance que la manière dont la voiture se posait sur la route. La pluie frappait le pare-brise et les essuie-glaces balayaient le paysage en cadence.

Au premier rond-point, elle remonta légèrement son siège.

— On voit bien.

— C’est l’intérêt de la position haute.

— Je comprends pourquoi les gens aiment les monospaces.

— Attention, elle n’en est pas un.

— Je sais. Elle a seulement l’air d’avoir réfléchi à la question.

Je lui expliquai ce que Renault appelait une « berline haute ». Une grande berline à cinq portes, avec un hayon, qui empruntait au monospace une assise plus élevée et une recherche de volume. Pas de troisième rangée, pas de sept places, pas de miracle familial. Une voiture conçue pour rendre les longs trajets moins pénibles sans adopter la silhouette basse d’une berline classique.

Nora ouvrit le hayon sur une aire de stationnement. Elle resta derrière la voiture, les mains dans les poches de son manteau, tandis que la pluie dessinait des lignes brillantes sur la carrosserie.

— C’est pratique, dit-elle. Mais les gens qui achètent cher aiment parfois que la voiture soit moins pratique.

— Ils veulent qu’elle soit pratique sans en avoir l’air.

— Voilà. Il faut que le coffre fasse son travail en silence.

Elle referma le hayon. Le claquement résonna sous le ciel bas.

Nous prîmes ensuite l’autoroute. La Vel Satis retrouva son élément. À vitesse régulière, elle se montrait silencieuse et stable. Les kilomètres défilaient sans secousses inutiles. Nora posa les mains à neuf heures quinze sur le volant et ne parla plus pendant un moment.

Je regardais les camions, les barrières métalliques, les panneaux mouillés. À l’intérieur, le bruit du monde semblait reculé de quelques mètres. C’était exactement le genre de sensation que Renault avait voulu vendre : non pas une démonstration de force, mais une manière plus calme de voyager.

— Elle est agréable, finit par dire Nora.

— Oui.

— Vous répondez vite.

— Je suis vendeur. J’ai des réflexes.

— Et si je vous demandais si elle est raisonnable ?

Je réfléchis.

— Je dirais que cela dépend de votre usage, de l’entretien et de ce que vous attendez d’une voiture. Pas seulement de son prix.

Elle tourna la tête vers moi.

— Donc elle n’est pas raisonnable par définition.

— Aucune grande routière d’occasion ne l’est par définition.

Elle apprécia la réponse, ou au moins son absence d’esquive.

À la concession, Claire nous attendait près du bureau des ventes. Elle portait un manteau beige, des bottes mouillées et cette expression qu’elle prenait devant les argumentaires commerciaux : une légère fatigue mélangée à l’envie de corriger les adjectifs.

— Alors ? demanda-t-elle à Nora.

— Elle roule bien.

— C’est une base solide.

— Julien m’a expliqué qu’elle n’était pas un monospace.

Claire regarda la voiture.

— Elle aurait été vexée qu’on la confonde avec un monospace. Elle a fait des études de grande berline.

Nora rit. Claire s’approcha de l’habitacle et examina les commandes.

— La carte mains libres, le Carminat, le frein électrique… À l’époque, on nous faisait apprendre la liste comme si nous présentions une navette spatiale.

— Tu exagères, dis-je.

— Un peu. Mais pas tant que ça.

Elle se tourna vers Nora.

— Le produit avait de vraies qualités. Renault voulait proposer autre chose que la copie d’une allemande. Plus d’espace, plus de confort, une position différente, de la sécurité et des équipements. L’idée n’était pas absurde.

— Pourquoi cela n’a pas marché ? demanda Nora.

Claire me lança un regard. Elle me laissait répondre.

Je pensai à la brochure pliée dans mon tiroir, aux mots « autre idée du haut de gamme », à la voiture garée entre une Mégane et une Laguna.

— Parce qu’une voiture chère doit répondre à plusieurs questions en même temps, dis-je. Est-ce qu’elle est agréable ? Est-ce qu’elle est fiable ? Est-ce qu’on pourra la revendre ? Et qu’est-ce qu’elle dit de nous quand on arrive quelque part ?

— Elle dit quoi, celle-ci ?

Nora désignait le losange sur le volant.

Claire haussa les épaules.

— Cela dépend de la personne qui la regarde.

— Et de la personne qui la conduit, ajoutai-je.

Je sortis d’un classeur une ancienne fiche de prix que j’avais conservée. Le papier avait jauni sur les bords. La gamme française de l’époque s’étendait approximativement de 30 200 à 46 700 euros. J’indiquai le chiffre supérieur avec mon doigt.

— À ce niveau-là, on ne la comparait plus seulement à une Laguna mieux équipée. On la mettait face à une BMW Série 5, une Mercedes Classe E, une Audi A6, une Volvo S80 ou une Peugeot 607. Même si les équipements et le confort étaient convaincants, les noms n’offraient pas la même assurance.

Nora prit la fiche.

— Trente mille deux cents euros en 2002… Cela faisait presque deux cent mille francs.

— Près de 198 000, oui.

— Pour une Renault.

Claire ne corrigea pas la phrase. Elle se contenta de regarder par la fenêtre les voitures alignées dans la cour.

— Renault avait une histoire de grandes voitures, dit-elle. Il ne faut pas raconter que la marque n’avait aucune légitimité. Mais elle n’avait pas la même force statutaire que BMW, Mercedes ou Audi. Un client pouvait aimer la Vel Satis et craindre de devoir expliquer son choix pendant trois ans.

— C’est ce qui est arrivé à votre collègue ? demanda Nora.

— À Éric ? Oui.

Je ne lui racontai pas tout l’essai. Elle avait déjà compris l’essentiel.

Nora replia la fiche de prix avec soin.

— Le problème, c’est qu’elle est originale au mauvais endroit.

— Ou au bon endroit pour quelqu’un, dis-je.

— Peut-être. Mais je ne veux pas être quelqu’un qui découvre après l’achat qu’il fallait être très particulier.

Claire croisa les bras.

— C’est la bonne question.

Nora reprit le dossier d’entretien.

— Je veux les factures complètes. Pas seulement les tampons. Je veux savoir ce qui a été fait, ce qui doit l’être et ce que vous ne pouvez pas garantir. Je ferai vérifier le frein de parking. Et je voudrais l’essayer sur un trajet plus long, seule si possible.

— C’est possible, répondis-je.

— Je ne réserve pas aujourd’hui.

Bernard passa derrière nous, aperçut la fiche de prix entre les mains de Nora et me fit un signe discret qui signifiait : ne complique pas la vente.

Je lui répondis par un autre signe, moins discret : laisse-moi travailler.

Nora remit son manteau. Avant de partir, elle se retourna vers la Vel Satis.

— Elle n’est ni vraiment une berline classique, ni vraiment une familiale.

— Non, dis-je.

— C’est peut-être pour cela qu’elle me plaît. Mais ce n’est pas encore une raison suffisante pour l’acheter.

Elle partit avec une copie du dossier.

Claire resta sous l’auvent, les bras serrés contre elle.

— Tu vois ? dit-elle. Elle aime la voiture, mais elle n’achète pas encore la promesse.

— Je sais.

— Non, tu le savais déjà. Maintenant, elle te demande de prouver que le prix bas correspond à une possibilité raisonnable, pas à un piège.

Je regardai la Vel Satis. La pluie avait cessé. Dans la vitre sombre, le losange reflétait un morceau de ciel gris.

— Tu crois qu’elle peut être vendue ?

Claire enfila ses gants.

— À quelqu’un, oui. La question est de savoir à qui.

Puis elle repartit vers sa voiture, me laissant avec les factures, la fiche de prix et une grande berline qui attendait enfin une question à laquelle elle pouvait répondre.

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