Le prix du losange
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Chapter 1

Le chiffre au feutre blanc

La pluie avait commencé avant l’ouverture et ne semblait pas pressée de finir.

À huit heures moins dix, le parc d’occasion brillait sous un ciel gris. Les voitures alignées devant la concession portaient une fine pellicule d’eau. Les petites Clio et Twingo supportaient assez bien le traitement. La Vel Satis, elle, donnait l’impression d’attendre un jugement.

Le camion de reprise entra en marche arrière, avertisseur sonore et feux orange clignotant dans la brume. Je sortis pour guider le chauffeur. Quand la grande Renault descendit de la rampe, je reconnus sa silhouette haute, son arrière presque vertical, son long capot et ses flancs qui semblaient hésiter entre la berline et autre chose.

— Elle est à toi, celle-là, dit le chauffeur en me tendant les clés.

— Elle est surtout à vendre.

— C’est pareil, chez vous ?

Je répondis que cela dépendait des jours. Il ne sut pas s’il devait rire et remonta dans son camion.

La voiture venait d’être reprise contre un modèle plus récent : une Vel Satis de 2003, gris clair, aux jantes propres et à la carrosserie étonnamment préservée. Elle avait assez roulé pour ne plus être une jeune occasion, mais pas assez pour que son propriétaire ait renoncé à conserver les factures. C’était déjà une bonne nouvelle.

Je pris le feutre blanc posé sur mon bureau et écrivis le prix sur le pare-brise. Le chiffre se détacha sur la buée : une somme presque raisonnable pour une voiture qui, quelques années plus tôt, coûtait entre 30 200 et 46 700 euros selon la version. En 2002, certains clients parlaient encore en francs. Trente mille deux cents euros, c’était près de 198 000 francs : une somme qui obligeait à réfléchir avant de signer.

Le prix que j’avais écrit n’avait plus rien d’une décision industrielle. C’était un prix de parc, calculé avec le stock, la marge attendue, l’âge de la voiture et la peur qu’elle inspirait. Il suffisait de voir le chiffre sur le verre pour comprendre que la valeur avait changé de camp.

Je relevai le capot, vérifiai les niveaux, puis ouvris la porte conducteur. L’habitacle sentait le cuir, le produit nettoyant et les années passées à transporter des gens qui n’avaient pas envie de parler. Je m’assis.

La carte mains libres était dans le porte-gobelets. Je la gardai dans ma paume et appuyai sur le bouton de démarrage. Le moteur prit vie sans protester. Le tableau de bord s’alluma avec une dignité discrète. La navigation Carminat affichait une carte ancienne, le lecteur CD attendait quelque chose et le frein de parking électrique se commandait du bout du doigt.

J’aimais cette voiture à l’arrêt, ce qui n’était pas forcément une qualité commerciale.

Je tirai le hayon. Il s’ouvrit largement sur l’air froid et l’odeur du bitume mouillé. Le seuil bas permettait de charger sans se pencher comme un mécanicien. Les places arrière étaient spacieuses et la position de conduite élevée facilitait la sortie. Ce n’était pas un monospace, encore moins un véhicule à sept places, mais une grande berline à cinq portes, une « berline haute », comme Renault l’avait présentée : l’accès et le volume d’un monospace sans renoncer à l’idée d’une grande routière.

— Tu lui parles ou tu comptes la vendre ? demanda Bernard depuis la porte de la concession.

Il tenait un gobelet de café et une chemise cartonnée. Bernard avait toujours l’air de sortir d’une réunion où quelqu’un venait de lui annoncer une mauvaise nouvelle.

— Je regarde l’état général.

— Elle est de 2003.

— Justement. L’état général a eu six ans pour se faire connaître.

Il descendit les marches en évitant les flaques et ouvrit la chemise. Elle contenait la fiche de reprise, les papiers du véhicule et le montant auquel la concession l’avait récupérée.

— Il faut qu’elle parte avant la fin de la semaine.

— On est mardi.

— C’est pour cela que je te le dis mardi.

Je parcourus la fiche. Le précédent propriétaire avait entretenu la voiture dans le réseau. Les tampons étaient réguliers. Une facture signalait une intervention sur le frein de parking électrique. Rien de mystérieux, rien qui permette de faire disparaître le passé non plus.

— Je ne cacherai rien, dis-je.

Bernard souffla sur son café.

— Je ne te demande pas de mentir. Je te demande de la vendre.

— Ce sont parfois deux activités différentes.

— Alors pratique la première sans oublier la seconde.

Il repartit vers le bâtiment. Je restai sous la pluie avec les clés dans la main.

À neuf heures, j’avais nettoyé les tapis, rangé les factures dans une pochette plastique et placé la voiture au premier rang, entre une Mégane diesel et une Laguna break. La Vel Satis dépassait des deux côtés. On aurait dit qu’elle avait été garée au mauvais endroit et attendait qu’on le lui reproche.

Je venais de coller sur la vitre une feuille indiquant la motorisation, le kilométrage et les équipements quand Éric Lenoir entra dans la concession.

Il avait quarante-deux ans, une veste sombre et le téléphone coincé entre l’épaule et l’oreille. Il venait régulièrement chez nous, jamais pour acheter tout à fait, toujours pour comparer avec précision. Un client utile, même lorsqu’il repartait avec une voiture trouvée ailleurs.

— Je cherche quelque chose de confortable, me dit-il en terminant son appel. Pas forcément neuf. Mais il faut que cela fasse sérieux.

— J’ai peut-être ce qu’il vous faut.

Il regarda la Vel Satis sans s’approcher.

— C’est une Renault ?

— C’est écrit devant.

— Je sais lire, Julien.

— C’est déjà un bon début pour une vente.

Il sourit, puis fit le tour de la voiture. Il ouvrit la porte arrière, vérifia l’espace aux genoux, observa la planche de bord, la navigation et le cuir. Je lui expliquai la carte mains libres. Il la prit, la retourna comme une pièce de monnaie et la glissa par réflexe dans sa poche.

— Elle est bien équipée.

— Elle a aussi obtenu cinq étoiles aux essais Euro NCAP en 2002.

— C’est important.

— Pour la sécurité, oui.

— Mes clients ne me demanderont pas combien d’étoiles elle a eues. Ils verront la voiture devant leur entreprise.

Nous partîmes faire un tour. Éric conduisit d’abord autour de la concession, puis prit la voie rapide. La Vel Satis s’y montra à son avantage. Elle avançait en silence, gommant les petits défauts de la route et donnant envie de prolonger le trajet. À l’arrière, on aurait pu travailler. À l’avant, la position haute permettait de voir loin sans dominer les autres voitures.

Éric parlait peu. Il réglait la climatisation, essayait le régulateur, observait les commandes. Au retour, il gara la voiture avec soin et coupa le moteur.

— Elle est agréable.

J’attendis la suite.

— Très agréable, même. Mais je ne sais pas ce que je vais dire quand on me demandera ce que c’est.

— Une grande berline confortable.

— Oui. Mais les gens entendront surtout « grande Renault ».

Il ne prononça pas ces mots avec mépris. C’était ce qui les rendait plus difficiles à combattre.

Je lui parlai du prix, de l’entretien suivi et de l’équipement. Il m’écoutait, mais son regard était déjà revenu vers la Mercedes Classe E garée de l’autre côté de la rue, chez un concurrent. Plus basse, plus longue, immédiatement reconnaissable, elle semblait accompagnée d’un certificat de sérieux.

— Et la reprise dans deux ans ? demanda Éric.

— Cela dépendra du kilométrage, de l’état et du marché.

— Justement. Le marché, il va la regarder comment ?

Je n’eus pas de réponse honnête qui puisse le faire rester.

Il me remercia et promit de réfléchir. Je savais qu’il ne réfléchirait pas longtemps. Il avait apprécié la voiture, mais cherchait aussi une automobile qui le protège du doute des autres. La Vel Satis lui demandait d’expliquer son choix avant même qu’on le lui reproche.

Quand il fut parti, je retournai au bureau des ventes. Dans un tiroir, je retrouvai une brochure pliée en quatre. La couverture montrait une Vel Satis neuve sous un ciel bleu impossible. À l’intérieur, Renault parlait de confort, de silence, de sécurité et d’innovation : une autre idée du haut de gamme.

Je reconnus mon écriture sur la dernière page.

— Formation lancement — mars 2002.

À l’époque, j’étais vendeur junior dans le neuf. Je portais une cravate trop large et croyais qu’un produit différent finissait toujours par trouver son public. Le 8 mars, quand la Vel Satis était arrivée dans les concessions françaises, je l’avais présentée avec une assurance que je ne possédais pas vraiment. Je parlais de son hayon, de sa hauteur, de ses équipements et de sa sécurité. Je disais que les habitudes allaient changer.

J’avais confondu l’enthousiasme avec une preuve.

Je repliai la brochure près du dossier d’entretien. Dehors, la pluie frappait le toit de la concession. Dans la cour, le chiffre blanc commençait à couler sur le pare-brise, une traînée pâle descendant vers le tableau de bord.

Ce n’était pas la même chose, aimer une voiture et oser l’acheter neuve. Ce matin-là, je compris que la vendre d’occasion ne résoudrait peut-être rien. Cela lui donnerait seulement une chance auprès de quelqu’un qui n’aurait plus à payer le prix du rêve.

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