Le prix du losange
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Chapter 3

Le bruit qui reste

Le mercredi, à huit heures moins dix, Bernard me trouva dans l’atelier, une facture à la main et les semelles déjà mouillées.

— Tu comptes dormir ici ?

— Seulement si la voiture se vend avec un lit.

— Elle se vendrait mieux.

Il serrait son dossier bleu. Depuis le début de la crise, il parlait des reprises comme de produits frais : après quelques jours, tout devenait suspect.

— Contrôle du frein à dix heures. Ton chauffeur arrive à neuf.

— Pascal Dumesnil.

— Peu importe son nom. Évite de lui raconter toute l’histoire de Renault.

— Je commencerai par le coffre.

Il souffla par le nez et repartit.

Pascal arriva avec cinq minutes de retard dans un fourgon blanc couvert de boue sèche. Raide comme un homme qui passait plus de temps au volant que dans son salon, il regarda la Vel Satis sans sourire : pas de rêve, seulement la question de ce qu’elle finirait par coûter.

— C’est bien le trois litres ?

— V6 diesel 3.0 dCi. Cent soixante-douze mille kilomètres.

Il fit le tour de la voiture, vérifia les pneus, passa deux doigts sous le hayon, examina le siège conducteur. Quand je lui tendis le dossier, il l’ouvrit sur le capot. Le vent soulevait les feuilles ; il les bloqua d’une main large.

— Je fais quatre-vingts mille kilomètres par an. Elle doit pouvoir travailler le lundi matin.

— Je comprends.

— Non. Vous êtes vendeur. Vous comprendrez quand on vous l’aura dit dix fois.

Je décidai de ne pas lui en vouloir. Il n’avait pas tort, seulement une manière sèche de le dire.

— Qu’est-ce qui compte le plus ?

— L’autonomie, le carburant, les pneus, l’assurance, les impôts. Et ce qui peut me laisser au bord de la route avec trois caisses de pièces dans le coffre.

Une voiture achetée bon marché pouvait ruiner un indépendant autrement : une journée perdue, une livraison ratée, un client qui appelait ailleurs. La mensualité, elle, ne tombait jamais en panne.

Sous le capot, Pascal inspecta les niveaux, les durites, les raccords. Il cherchait les traces que les voitures cachent mal.

— Le frein de parking électrique a déjà été touché ?

— Oui. L’intervention est dans le dossier. On le contrôle ce matin, avec le faisceau.

— Et le moteur ?

Je gardai les mains sur le bord du capot.

— Les premiers V6 diesel 3.0 dCi ont eu des soucis documentés. Je ne vais pas vous raconter le contraire. Cela ne condamne pas chaque Vel Satis équipée de ce moteur. Celle-ci a été suivie, factures à l’appui. Mais un historique ne supprime pas le risque.

Pascal releva la tête.

— Une facture dit qu’on a remplacé une pièce.

— Oui.

— Pas que la prochaine tiendra.

— Non.

Il referma le capot sans le claquer.

— Au moins, on gagne du temps.

Nous partîmes essayer la voiture. Il conduisait sans brutalité ni tendresse. À chaque reprise, il écoutait le moteur ; à chaque freinage, il attendait une seconde avant de repartir. Sur la voie rapide, la Vel Satis fit ce qu’elle savait faire : elle éloigna le bruit, absorba les raccords, le posa haut dans son siège comme s’il avait tout son temps.

— C’est reposant, admit-il.

— Elle sait voyager.

— Elle est lourde.

— Stable.

— Donc elle boit.

Je lui parlai de sa charge, de son kilométrage annuel, de la différence entre les chiffres de brochure et une vie de fourgon, de matériel et d’autoroute. Il hocha la tête, déjà occupé à calculer.

De retour à la concession, il posa le dossier sur mon bureau.

— Je reste pour le contrôle.

— Vous avez le temps ?

— C’est ce que j’essaie de vendre à mes clients.

À dix heures, Malik fit entrer la Vel Satis dans l’atelier. L’air sentait le caoutchouc humide, l’huile chaude et le café oublié. Une Clio attendait, capot levé ; une équilibreuse ronflait ; au fond, quelqu’un jurait contre une vis.

Malik prit la carte mains libres, s’installa au volant et actionna le frein de parking.

Le moteur électrique bourdonna sous l’arrière. Un claquement sec suivit.

— Encore, dit Pascal.

Malik desserra, resserra. La voiture monta sur le pont. Pascal resta près de la porte, bras croisés. Moi, je regardais le tableau de bord comme si mes yeux pouvaient empêcher un voyant de s’allumer.

Au troisième essai, un petit témoin jaune clignota puis disparut.

— Ça, c’était quoi ? demanda Pascal.

Malik se pencha sous la voiture avec sa lampe. Le silence dura moins d’une minute, mais j’entendis l’air comprimé, les outils sur le métal, l’essuie-glace d’une voiture dehors.

Bernard passa dans l’ouverture.

— Alors ?

— On vérifie.

— Vérifie vite.

Malik redescendit la voiture, remit le contact, actionna le frein plusieurs fois, puis brancha la valise de diagnostic. Des lignes apparurent sur l’écran. Il secoua une gaine près du passage de roue.

— Pas de défaut actif. Le frein fait son travail. Mais le faisceau devra être repris proprement. Les connexions vieillissent. Comme les gens : ça tient longtemps, puis ça se rappelle à vous.

— Urgent ? demandai-je.

— Pas ce matin. Mais je ne livrerais pas la voiture en faisant comme si je n’avais rien vu.

Pascal regarda la Vel Satis, puis moi.

— Voilà la phrase que je ne voulais pas entendre.

— Moi non plus.

Malik imprima le rapport : rien d’alarmant, mais vérification complémentaire recommandée. Sur le papier, trois lignes. Dans ma tête, une marge qui fondait, Nora qui hésitait davantage, Bernard qui me regardait déjà comme si j’avais inventé les fils électriques.

Je fis une copie pour Nora.

— Je ne vais pas vous vendre ce contrôle comme une garantie. Le frein fonctionne. Le faisceau doit être vérifié.

— Et le V6 mérite que je dorme mal.

— Je ne sais pas. Mais si vous dépendez de votre voiture chaque lundi, je comprends que vous choisissiez quelque chose de plus prévisible.

Il eut un rire bref.

— Vous êtes mauvais vendeur.

— C’est une matinée difficile.

Il remit son manteau.

— Je vais réfléchir. Gardez-moi les copies.

Je le regardai repartir vers son fourgon avec l’air d’un homme qui avait déjà commencé à dire non.

À midi, j’emportai le rapport chez mon père. Michel habitait près de la route du port, dans une maison basse où les camions passaient assez souvent pour qu’on cesse de les entendre. Il avait mis du pain, du fromage et de la charcuterie sur la table. Chez lui, les choses sérieuses se disaient mieux quand quelqu’un mâchait.

— Elle n’est pas vendue, dis-je.

— La voiture ou le bateau de croisière dans le jardin ?

— Tu as toujours cru que les blagues faisaient rentrer l’argent.

Il lut les trois lignes, puis reposa le rapport.

— Le frein marche ?

— Oui.

— Alors pourquoi tu fais cette tête ?

— Parce qu’il y a eu un voyant, qu’il faut revoir le faisceau, et que Pascal a raison de se demander ce que ça annonce.

Mon père coupa son pain avec lenteur.

— Ça annonce qu’il faut revoir un faisceau.

— Et les problèmes connus sur les premiers V6 ?

Son couteau s’arrêta.

— Les gars de Sandouville n’ont pas choisi le moteur.

— Je sais.

— Ni le frein, ni le prix, ni les phrases sur les affiches.

— Je ne dis pas que c’est votre faute.

Il leva les yeux.

— Non. Mais tu parles comme si quelqu’un devait payer devant toi.

Je baissai les miens.

— Je veux savoir comment défendre la voiture sans mentir.

— Ne la défends pas. Vends-la si elle convient. Ne la vends pas si elle ne convient pas.

La sonnette retentit. Claire entra, manteau encore fermé, un sac de boulangerie à la main.

— J’ai apporté des éclairs. Je ne savais pas que je tombais au tribunal.

— Vous dérangez, dit Michel.

Elle posa le sac.

— Donc je peux m’asseoir.

Je lui tendis le rapport.

— Malik a écrit quoi exactement ?

— Frein fonctionnel. Pas de défaut actif. Faisceau à vérifier.

— Bien. Tu ne dis pas : « Tout va bien. » Tu ne dis pas non plus : « Elle va tomber en morceaux. »

— C’est ce que j’ai dit à Pascal.

— Et il n’a rien acheté.

Michel haussa une épaule.

— Il roule beaucoup.

— Quatre-vingts mille kilomètres.

Claire posa le rapport à plat.

— Pour lui, l’immobilisation est un coût. Au début des années 2000, plus de six voitures neuves sur dix en France roulaient au diesel. Les gros rouleurs regardaient consommation, autonomie, fiscalité. Et surtout : est-ce que la voiture sera là demain matin ?

— Une voiture plus simple, dit mon père.

— Une histoire plus simple, corrigea Claire. Pas forcément la même chose.

Michel se leva pour remplir une cafetière presque pleine.

— Vous parlez de ces clients comme s’ils étaient tous pareils.

— Non. Je parle de ce qu’ils risquent.

— Les gens racontent beaucoup de bêtises sur les voitures.

— Oui. Mais une bêtise répétée peut faire baisser une reprise. Là, elle devient une vraie dépense.

Il resta de dos, la main sur la cafetière.

— Les ouvriers n’ont pas fabriqué la rumeur.

— Je sais, répondit-elle doucement. Et Julien ne doit pas vous la faire payer. Mais il ne peut pas demander à Pascal de l’oublier.

Mon père remit la cafetière sur son socle un peu trop fort.

— Je ne lui demande pas de mentir. Je lui demande de ne pas parler de cette voiture comme d’une honte.

Claire regarda les éclairs, moi le rapport.

— Ce n’est pas une honte. C’est une voiture qui demande de la confiance. Et elle en a perdu tôt.

Mon téléphone sonna. Pascal.

— J’ai acheté autre chose.

Je regardai mon père, puis Claire.

— D’accord.

— Moins confortable, ajouta-t-il. Mais plus facile à prévoir.

— Je comprends.

— Votre Vel Satis n’est pas une mauvaise voiture.

— Non.

— C’est presque le plus embêtant.

Il raccrocha.

Mon père ne me demanda pas si j’étais déçu. Claire ne dit pas que c’était prévisible. C’était leur manière de ne pas enfoncer un clou déjà planté.

De retour à la concession, j’ajoutai le rapport de Malik et la recommandation sur le faisceau au dossier destiné à Nora. J’écrivis : contrôle effectué, frein fonctionnel, vérification complémentaire à chiffrer avant toute décision.

J’avais cru qu’un carnet bien tamponné pouvait dissiper le doute. Il pouvait seulement lui donner une forme précise.

La Vel Satis n’était pas devenue mauvaise parce que certains premiers exemplaires avaient connu des soucis. Mais ces soucis avaient laissé du bruit derrière eux. Avec le prix, la complexité, la revente et la peur de se tromper, ce bruit continuait de rouler plus loin que la voiture elle-même.

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