Chapter 5
Le 5 juillet et les pages blanches
Le camion qui avait emporté les caisses de Marcel vers le port ne fut bientôt plus qu’un nuage bas sur la piste. Yves resta devant le dispensaire, la main sur le montant de la porte renforcée après l’attentat. Les semaines passèrent dans un bruit de moteurs, de rumeurs et de départs.
Au milieu de mars 1962, Delaunay réunit le personnel dans la salle des cartes. Les punaises tenaient encore au mur des itinéraires inutiles. La radio parlait des accords signés à Évian le 18 mars, d’un cessez-le-feu fixé au lendemain, de garanties pour les personnes et les biens.
Delaunay éteignit l’appareil.
— Les patrouilles continuent jusqu’à nouvel ordre.
Personne ne demanda lequel.
Le 19 mars, à midi, les tirs diminuèrent sans cesser tout à fait. Dans l’après-midi, on amena un garçon blessé à la main par une balle dont personne ne sut dire l’origine. Le soir, Saïd revint avec un homme poignardé près de la citerne. L’un accusait des inconnus ; l’autre ne répondait pas.
Yves nettoya, recousit, fit porter de l’eau. La paix annoncée par des hommes assis autour d’une table ne savait pas encore entrer dans les villages.
Le lendemain, Aïcha vint avec son fils. La toux avait diminué, mais l’enfant restait maigre. Yves l’ausculta, le pesa et écrivit des recommandations sur un papier qu’elle plia soigneusement.
— On dit que c’est fini, murmura-t-il.
Saïd traduisit. Aïcha regarda la porte du dispensaire, puis la clôture du regroupement.
— Qu’est-ce qui est fini ?
Une cousine rentrée du marché avait parlé d’indépendance, de terres reprises, d’anciens auxiliaires recherchés, d’Européens embarquant avec leurs meubles. Dans le regroupement, les nouvelles changeaient selon qui les apportait.
— Vous retournerez dans votre douar ? demanda Yves.
Elle baissa les yeux vers l’enfant.
— S’il existe encore.
Il pensa aux semences cachées, aux maisons vidées, aux chemins interdits. Elle ne voulait pas que sa vie devînt une ligne dans son carnet.
À la fin du mois, Marcel Vidal arriva avec une chemise blanche sous le bras. Il avait maigri. Sa quincaillerie n’avait pas rouvert depuis l’attentat ; les volets tenaient par une planche et les marchandises dormaient dans des caisses.
— Je pars, dit-il.
— Quand ?
— Dès qu’il y aura une place.
Il posa une grosse clé noire et une photographie de la boutique avant les explosions : l’enseigne, les seaux suspendus, Marcel plus jeune auprès de sa femme.
— Je ne veux pas qu’on dise que je n’ai rien perdu.
Yves regarda l’image.
— Vous avez perdu une maison, un commerce, une vie.
— Voilà.
— Mais cette perte n’efface pas ce que cette vie était pour les autres.
Marcel se raidit.
— Vous parlez comme si j’avais volé le pays.
— Je parle comme quelqu’un qui a vu que votre famille pouvait voter, posséder, circuler et être entendue autrement que celles derrière la clôture.
— Je n’ai jamais empêché Aïcha d’acheter chez moi.
— Ce n’est pas vous seul.
Marcel avait voulu un témoin ; Yves lui donnait une vérité qui ne le consolait pas. Il remit pourtant la photographie dans sa poche avec la clé.
Le 26 mars, la radio rapporta la fusillade de la rue d’Isly. À Alger, une manifestation européenne qui tentait de rejoindre Bab el-Oued avait été arrêtée par des soldats français ; des coups de feu avaient éclaté. Les récits différaient déjà sur les ordres, la foule et les responsabilités. Les nombres circulaient sans qu’Yves s’y fiât.
Marcel écouta debout, le poing sur son comptoir vide.
— Ils ont tiré sur les leurs.
Quelques jours plus tard, il trouva une place sur un cargo. Sa femme partit avec deux valises, une boîte de fer pour les papiers et la photographie. Marcel remit la clé à Yves.
— Gardez-la.
— Pourquoi ?
— Parce que quelqu’un doit se souvenir de la serrure.
Yves la prit sans répondre. Marcel avait besoin de partir, non d’un dernier débat.
Les départs se multiplièrent. Des camions chargeaient matelas, vaisselle, meubles mal ficelés ; des maisons restaient ouvertes sur des pièces étrangères. Dans les villages algériens, d’autres parlaient de rentrer, de retrouver des champs, un frère, un mur écroulé. La joie de l’indépendance était là aussi, parfois retenue, dans un visage qui se redressait ou le mot avenir prononcé sans baisser les yeux.
Saïd, lui, ne courait plus nulle part.
Yves rédigea la demande d’évacuation pour Saïd, sa femme et leurs deux enfants. Il joignit états de service, attestations, noms d’opérations. Delaunay signa la transmission après être resté longtemps penché sur le formulaire.
— Cela partira.
— Et après ?
— Je ne sais pas.
Saïd lut le dossier sans le toucher.
— Vous avez écrit que j’ai servi la France.
— C’est exact.
— Je ne leur demande pas de le croire. Je leur demande de comprendre que je serai en danger si elle part.
— Je le sais.
Saïd leva les yeux.
— Non, docteur. Vous le savez comme on sait qu’une plaie peut s’infecter. Moi, je le sais comme on sait où l’on enterrera ses enfants si l’on ne part pas.
Le dossier revint, taché d’un tampon, avec une demande de pièces supplémentaires. Un extrait manquait, une signature devait être vérifiée dans un bureau qui ne répondait plus. Delaunay téléphona, envoya un sous-officier, fit porter une copie au secteur. Chaque démarche revenait avec un délai ou une porte fermée.
Puis, dans la troisième semaine de juin, un ordre arriva pour Yves : relève sanitaire, embarquement à Oran deux jours plus tard. Sa démobilisation devait suivre en métropole.
Il posa la feuille sur le bureau de Delaunay.
— Et Saïd ?
— Je garde le dossier ici.
— Ici ? La SAS se vide.
Delaunay regarda les caisses alignées dans le couloir, les registres qu’on descendait vers une camionnette.
— Vous croyez que je ne le vois pas ?
— Alors faites-le monter dans le convoi.
— Je n’ai pas cet ordre. Je ne peux pas faire passer une famille par-dessus les listes.
Yves voulut répondre, mais aucun mot n’aurait changé la feuille entre eux. Delaunay avait signé, transmis, relancé. Il n’avait pas donné la protection qu’il avait longtemps laissé espérer.
Le matin du départ, Saïd attendait près du portail, son arme en bandoulière. Sa femme et ses enfants n’étaient pas là. Yves portait sa petite valise ; sous sa chemise, il avait glissé une copie du dossier, donnée par Delaunay sans commentaire.
— Le bateau part ce soir.
— Je sais.
— J’écrirai aux bureaux de Vannes, à Paris s’il le faut.
Saïd eut un sourire bref.
— Écrivez. Mais ne dites pas que vous nous avez sauvés.
— Je ne le dirai pas.
— Ne dites pas non plus que vous ne pouviez rien faire.
Yves sentit la phrase trouver sa place exacte.
— Je pouvais partir avec cette copie. Je le fais.
Saïd regarda la piste, puis le dispensaire dont la porte métallique restait entrouverte.
— Voilà votre chance.
— Ce n’en est pas une.
— Pour moi non plus.
Ils ne se serrèrent pas la main. Saïd se détourna avant que le camion ne démarre. Yves le vit une dernière fois derrière les barbelés, non comme un homme qui gardait le camp, mais comme quelqu’un que ce camp cessait déjà de garder.
Au début de juillet, démobilisé après la traversée et les formalités, Yves se trouva à Vannes. Il avait rapporté sa valise, la clé de Marcel et la copie du dossier de Saïd. Aucune réponse n’était venue.
Le 3 juillet, la France reconnut l’indépendance de l’Algérie. Le 5, elle fut proclamée.
Dans l’arrière-boutique de la pharmacie, Lucie avait allumé la radio. La voix du speaker traversait les craquements et parlait d’un pays qui changeait de souveraineté. Yves entendait aussi les blessés du 19 mars, les portes fermées, le silence de Saïd.
— Des nouvelles ? demanda Lucie.
Il posa le dossier sur la table.
— Non.
Elle ne demanda pas davantage.
Le lendemain, ils reprirent la route vers Sarzeau. Au Logeo, village-port de la commune, le golfe avançait et reculait comme avant. Son père regarda longtemps la valise sans poser de question.
Dans sa chambre, Yves ouvrit son carnet. Les pages portaient des dates, des noms incomplets, des symptômes, des lieux rayés. Il écrivit : Marcel Vidal, parti par mer. Aïcha Benamar, vivante lorsque je l’ai quittée. Saïd Kerroum, sort inconnu.
Puis il laissa plusieurs pages blanches.
Elles demeuraient vides parce qu’il ignorait ce qui était arrivé, et parce que les vies d’Aïcha, de Saïd et des autres ne lui appartenaient pas. Il inscrivit les noms des patients soignés : soldats, auxiliaires, civils, enfants. Il ne les rangea pas par camp.
Dehors, la marée montait au pied des maisons du Logeo. Yves posa la clé de Marcel sur le carnet, puis referma les deux ensemble.
