Chapter 3
Ce que le carnet ne peut pas taire
La chèvre ne répondit pas.
Yves resta devant la page ouverte. La lampe attirait des insectes qui mouraient contre le verre chaud. Sous la ligne consacrée aux absences, il avait écrit le nom du jeune homme, puis l’avait rayé. Même raturé, le mot demeurait visible.
Au matin, Delaunay lui demanda le carnet.
— Je veux le relevé des consultations.
— Vous l’aurez.
— Tout le relevé. Diagnostics, traitements, évacuations, personnes présentes.
— Non.
Delaunay le regarda avec une patience lasse.
— Vous croyez que je vous demande de dénoncer des malades ?
— Je crois que vous me demandez de transformer le dispensaire en poste d’observation.
— Le dispensaire est dans une zone d’opérations. Vous ne pouvez pas faire comme si nous étions dans un cabinet de Vannes.
— Je refuse seulement d’appeler médecine ce qui relève du renseignement.
Delaunay prit une cigarette sans l’allumer.
— Vous êtes ici pour soigner, mais aussi officier.
— Je ne l’oublie pas.
— C’est justement ce qui m’inquiète.
Les jours suivants, il fit installer une table à l’entrée du dispensaire. Un soldat y inscrivait les noms, les liens de parenté et le lieu d’habitation avant le regroupement. Les femmes baissaient les yeux ; certaines ne comprenaient pas les questions, d’autres les comprenaient trop bien. Saïd se tenait à distance, comme s’il refusait de laisser son corps prolonger la table.
Un soir, une patrouille ramena un prisonnier. Les poignets attachés devant lui, il portait une chemise déchirée et marchait avec raideur.
— Rebelle, dit un sous-officier. Pris près de l’oued.
Yves remarqua les jointures ouvertes, l’ongle noirci, le sang séché au poignet et l’épaule gauche immobile.
— Il doit être examiné.
— Il sera interrogé d’abord.
— Dans cet état, non.
— Docteur, on ne vous demande pas votre avis.
Saïd, derrière lui, observait le prisonnier.
— Laissez-le faire. S’il meurt, vous aurez davantage de problèmes.
On détacha les poignets de l’homme, mais on lui conserva une corde autour de la taille. Yves le fit asseoir. Il avait environ trente ans et ne donna pas son nom. À la question de savoir où il souffrait, il répondit en arabe.
— Il dit qu’il n’a mal nulle part, traduisit Saïd.
Yves posa deux doigts sur ses côtes. Le souffle de l’homme se brisa. À l’abdomen, ses muscles se contractèrent. Sous les omoplates, des ecchymoses s’étendaient en plaques irrégulières ; une marque circulaire entourait le poignet droit et une tuméfaction gonflait derrière l’oreille. Il avait de la fièvre. L’épaule pouvait être luxée ou mal réduite.
— Il est tombé ? demanda le sous-officier.
Yves ne répondit pas.
— Il faut le garder en observation.
— Il doit parler ce soir.
— Alors il parlera demain.
Le sous-officier s’approcha.
— Vous inscrirez : contusions consécutives à une chute pendant la fuite.
— Je n’inscrirai pas cela.
Il partit en jurant. Saïd resta près de la porte.
— Tu n’aurais pas dû répondre.
— Je n’aurais pas dû mentir.
— Ce n’est pas la même chose.
— Pour le carnet, si.
Le prisonnier demanda de l’eau. Après quelques gorgées, il murmura encore. Saïd se pencha vers lui.
— Il dit de ne pas écrire son nom.
— Pourquoi ?
— Parce qu’ils retrouveront sa famille.
Yves sentit le poids du crayon. Le dossier pouvait établir les sévices ; il pouvait aussi désigner un père, un frère, une maison entière à surveiller. La vérité ne venait jamais seule : elle traînait derrière elle des hommes armés.
Il écrivit :
— Homme détenu, identité non déclarée. Fièvre. Douleurs thoraciques et abdominales. Lésions multiples. Traumatisme de l’épaule. Marques aux poignets. Origine des lésions non déterminée par le patient.
Puis il ajouta :
— Ne correspond pas à une simple chute accidentelle.
Delaunay entra et lut par-dessus son épaule.
— Retirez la dernière phrase.
— Non.
— Vous ne savez pas ce qui s’est passé.
— Je sais ce que j’ai constaté.
— Vous savez ce qu’elle implique.
— Elle implique que je ne signe pas une histoire inventée.
Delaunay referma le dossier.
— Vous êtes médecin auxiliaire, pas juge d’instruction.
— Et vous n’êtes pas médecin.
Le silence fut brutal. Un camion passa sur la piste ; les vitres tremblèrent.
— Je peux demander votre mutation.
— Faites-le.
La voix d’Yves manquait pourtant de fermeté. Il pensa au dispensaire, aux enfants, à Aïcha, aux blessés. Une mutation serait une autre porte, un autre secteur, d’autres hommes dont il ignorerait les habitudes. Peut-être aussi une manière de se retirer avant d’avoir à voir davantage.
Delaunay prit le dossier.
— Vous ne comprenez pas ce que vous faites.
— Je le comprends assez pour avoir peur.
Le lendemain, Aïcha vint chercher des comprimés pour son fils. Elle aperçut le prisonnier dans la pièce du fond et s’arrêta.
— C’est mon cousin, dit-elle.
Saïd traduisit malgré lui.
— Il ne faut pas mettre son nom, ajouta-t-elle. Ni celui de sa mère ou de son frère.
— Je n’ai pas son nom.
— Vous avez mis ses blessures.
— Oui.
Elle regarda le carnet.
— Pour qui ?
La question était plus grave qu’une accusation.
— Pour que personne ne puisse dire qu’il n’avait rien.
— Et quand ils liront ? Quand ils demanderont qui l’a connu, qui lui a parlé, qui l’a soigné ?
Yves ne répondit pas.
— S’il n’y a aucune trace, ils pourront recommencer.
— Ils recommenceront avec ou sans votre trace.
Saïd baissa les yeux. Elle ne parlait pas seulement du prisonnier.
Aïcha prit les médicaments, mais ne remercia pas Yves. Elle continua d’accepter les soins, pas ses gestes. Pendant plusieurs jours, elle lui refusa ce qu’il avait espéré obtenir en écrivant correctement : la conviction d’avoir fait le bien.
À la radio, les nouvelles de la bataille d’Alger arrivaient par fragments : réseaux démantelés, attentats empêchés, arrestations. Les mots disparitions et torture circulaient dans les lettres et les conversations interrompues dès qu’un officier entrait, mais presque jamais dans les communiqués.
Un appelé arrivé du Nord raconta que les parachutistes avaient investi la Casbah.
— Ils ont trouvé les poseurs de bombes. Maintenant, ça va se calmer.
Un autre répondit :
— On trouve surtout ceux que quelqu’un veut faire parler.
Delaunay éteignit la radio.
— Ici, nous n’avons pas besoin de commentaires.
— Ni de silence, dit Saïd.
— Faites attention à vos paroles.
— Je fais attention à tout.
En mai 1958, les nouvelles de la métropole et d’Alger changèrent de ton. Le Gouvernement général avait été pris par des partisans de l’Algérie française ; un Comité de salut public s’était formé. Dans la cour de la SAS, les hommes se pressaient autour du poste. Les Européens parlaient d’abandon, les militaires de salut ; les Algériens musulmans écoutaient sans commenter.
Marcel Vidal arriva un soir, la chemise ouverte au col.
— Cette fois, Paris va comprendre. On ne peut pas livrer l’Algérie à ceux qui tuent.
— Qui va livrer quoi à qui ?
— Vous savez bien. La France ne peut pas partir.
Il parlait de sa boutique, de la tombe de ses parents, des années derrière le même comptoir. Son attachement était réel. Yves ne pouvait le réduire à une formule. Mais il voyait, derrière lui, les baraques du regroupement et les terres dont Aïcha ne pouvait plus approcher.
— Vous dites « la France ». Pensez-vous aussi à ceux qui n’ont pas les mêmes droits qu’elle ?
Marcel se ferma.
— Vous êtes ici depuis combien de temps, docteur ? Moi, j’y suis né.
— Ce n’est pas une réponse.
La radio grésilla. Puis la voix de de Gaulle emplit la pièce :
— Je vous ai compris.
Marcel sourit, soulagé. Delaunay redressa la tête. Saïd resta immobile.
— Vous voyez ? murmura Marcel. Il sait.
— Qu’est-ce qu’il sait ? demanda Saïd.
Personne ne répondit. Pour Marcel, la phrase promettait que l’Algérie resterait française ; pour Delaunay, elle rendait une direction à l’armée ; pour Saïd, elle était assez large pour que chacun y enferme son espoir.
Quelques mois plus tard, le GPRA fut proclamé au Caire, avec Ferhat Abbas à sa tête. Un officier parla d’une manœuvre diplomatique.
— Ils veulent être reconnus comme ceux qui parlent pour l’Algérie, corrigea Saïd.
— Le FLN ne parle pas pour tout le monde, dit Delaunay.
— Vous non plus.
Entre les noms des blessés et les dates incertaines, Yves avait laissé une page blanche. Il y inscrivit :
— Un homme détenu. Lésions constatées. Formule refusée : chute accidentelle.
Puis, après un moment :
— Les mots de la guerre changent selon celui qui les prononce.
Il pensa à Aïcha, qui ne le regardait plus comme un Français différent des autres, mais comme un Français capable d’écrire — et donc de nuire.
Dans la nuit, le prisonnier fut transféré sans que personne dise où. Au matin, sa couverture avait disparu. Sur la table d’examen, il ne restait qu’une trace sombre, près du bord du bois.
Yves la nettoya, puis ouvrit son carnet.
Il n’ajouta rien.