Le carnet du Logeo
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Chapter 2

Les maisons déplacées

Le lendemain, avant le lever du soleil, des moteurs descendirent la piste.

Yves se réveilla avec de la poussière dans la bouche. Dans la cour, les soldats chargeaient des caisses, vérifiaient les armes et fixaient des bâches sur deux camions. Saïd, le fusil contre la cuisse, surveillait les premières maisons du douar.

— Qu’est-ce qui se passe ?

— On déplace les familles.

Il désigna le terrain en contrebas, ceint d’une clôture neuve. Derrière les barbelés, des toiles de tente et des baraques de planches s’alignaient autour d’une citerne.

— Le centre de regroupement ?

— Maintenant, oui.

Le mot avait la sécheresse d’un formulaire. Yves prit sa trousse et suivit Saïd.

Les familles sortaient avec ce qu’elles pouvaient porter : couvertures, marmites, sacs de farine, enfants encore endormis. Un soldat fouillait les maisons ouvertes ; un autre marquait les murs à la craie. Rien, dans les gestes, ne ressemblait à une violence désordonnée. C’était la hâte compacte d’hommes qui ne dormiraient pas dans les maisons vidées.

Aïcha apparut au bout du chemin. Son fils, qui n’avait pas eu de nouvelle poussée de fièvre, marchait auprès d’elle. Elle portait un sac sur la tête et tenait une petite main dans chacune des siennes.

Près de sa maison, elle posa le sac et voulut rentrer. Un soldat lui barra le passage.

— C’est fini. On prend ce qui est là.

Elle se tourna vers Saïd.

— Elle veut ses semences et sa chèvre, traduisit-il.

— Personne ne retourne dans le douar, répondit le soldat. Elle aura de l’eau et une ration au regroupement.

Saïd fixa l’homme, puis Aïcha.

— Elle dit que l’eau ne fait pas pousser les graines.

Aïcha ramassa son sac. Derrière la maison, une chèvre tira sur sa corde et bêla une fois. Le son, bref et presque ridicule, resta dans la tête d’Yves plus longtemps que les ordres.

Au dispensaire, Delaunay avait installé une table sous l’auvent. La salle ne suffisait déjà plus. Les premières consultations commencèrent : toux, douleurs abdominales, plaie infectée.

Une femme enceinte se plaignait depuis deux jours de douleurs régulières. Yves l’examina sur une couverture. L’enfant se présentait mal, sans que l’accouchement fût imminent.

— De l’eau chaude, du linge propre, et faites venir une autre femme.

— Ici, docteur ?

— Ici, si vous ne voulez pas la transporter sur la piste.

Delaunay regarda la file qui s’allongeait.

— Faites ce qu’il faut.

Il le disait sincèrement, mais aussi comme un homme qui calculait déjà le bénéfice de chaque geste : une femme sauvée, une famille reconnaissante, la preuve que la SAS n’était pas seulement des fusils et des clôtures.

Yves vaccina onze enfants avant midi. L’alcool manquait, l’eau devait être mesurée. Saïd maintenait les plus petits, les rassurant ou leur parlant assez fermement pour qu’ils cessent de se débattre. Dans la salle d’attente, les conversations s’interrompaient dès qu’un uniforme apparaissait.

Delaunay attendit qu’un groupe sorte.

— Vous devez noter les gens qui viennent.

— Je note les patients.

— Les accompagnants, ceux qui attendent, ceux qui reviennent plusieurs fois.

— Pour quelle raison médicale ?

— Vous savez bien que ce n’est pas toujours séparable. Signalez les anomalies.

— Une mère avec son enfant n’est pas une anomalie.

— Un homme qui reste dehors trois heures peut en être une.

Yves pensa aux femmes qui baissaient la voix pour parler de leurs absents. Il ne répondit pas. Delaunay sortit, contrarié, mais pas encore décidé à en faire une affaire.

Dans l’après-midi, une rafale éclata du côté de la piste nord.

Saïd entra sous l’auvent.

— On part. Embuscade. Des blessés arrivent.

Delaunay ordonna qu’une jeep accompagne le camion sanitaire. Yves monta à l’arrière avec ses caisses ; Saïd prit place près du chauffeur.

À quelques kilomètres du regroupement, ils trouvèrent les hommes près d’un talus. Un camion militaire fumait. Le premier blessé, un appelé français, avait reçu une balle à la cuisse. Le second, un auxiliaire algérien, respirait par à-coups, un éclat planté dans le flanc. Le troisième était un civil étendu sous un figuier. Personne ne savait ce qu’il faisait là, ni s’il avait été pris dans l’embuscade ou s’il travaillait sur la piste.

Le sergent désigna l’appelé.

— Commencez par lui.

— L’auxiliaire est le plus atteint.

— Docteur, ce sont mes hommes.

— Je soigne celui qui risque de mourir le premier.

Yves découpa la chemise de l’auxiliaire, comprima la plaie et demanda à Saïd de tenir la compresse. Le sang passait entre leurs doigts.

— Il faut évacuer celui-ci, dit-il en montrant le civil. Lui aussi.

L’homme avait une blessure profonde à l’épaule et une autre au ventre. Yves fit ce qu’il pouvait avec les moyens de la jeep, sans se raconter que cela suffirait.

Au retour, Saïd garda les mains couvertes de sang. À l’entrée de la SAS, il les rinça avec une demi-bassine.

— Tu devrais garder cette eau pour les pansements.

— J’ai besoin de mes mains.

Le soir, une rumeur courut derrière les baraques : un jeune homme du regroupement avait disparu. Certains disaient qu’il avait rejoint le maquis, d’autres qu’il avait été emmené par des militaires, d’autres encore qu’il se cachait parce que le FLN le recherchait après une dispute entre familles. Aucun récit ne résistait à la question : qui l’avait vu pour la dernière fois ?

Aïcha attendit que le dispensaire se vide. Son fils dormait contre son épaule.

— Ton mari ? demanda Yves.

Elle leva les yeux. Saïd traduisit seulement :

— Il demande si tu as besoin de médicaments.

Aïcha répondit à voix basse. Saïd resta silencieux.

— Qu’a-t-elle dit ?

— Elle dit qu’elle n’a besoin de rien.

— Ce n’est pas ce qu’elle a dit.

— Ce n’est pas à moi de décider ce que tu dois savoir.

Aïcha regarda la porte, les hommes armés dans la cour, puis le carnet posé près de la lampe.

— Son mari est parti ?

Elle prononça quelques mots rapides.

— Elle dit qu’il n’est pas là, répondit Saïd.

— C’est tout ?

— C’est tout ce qu’elle veut que je traduise.

Elle repartit avec un sachet de comprimés. À la porte, elle se retourna.

— Elle dit que le garçon ne doit pas boire l’eau de la citerne si elle est trouble.

Yves acquiesça. Il comprit qu’Aïcha lui avait donné ce qu’elle pouvait sans livrer davantage.

La lettre de Lucie arriva trois jours plus tard, froissée par le voyage, ouverte puis refermée par une main étrangère. Elle parlait de la pharmacie, de leur fille qui avait perdu une dent et d’un voisin venu réparer une gouttière. Puis elle écrivait :

— On parle encore des pouvoirs spéciaux votés l’an dernier. À Vannes, certains disent que cela permettra de finir vite. D’autres ne savent même pas ce que cela signifie. On reçoit des lettres de garçons partis là-bas. Ils écrivent surtout qu’il fait chaud et qu’ils ont vu des morts.

Au bas de la page, elle avait ajouté : « Ne m’envoie pas seulement des mots propres. »

Yves prit son carnet.

— Déplacement : maisons vidées, semences laissées, chèvre abandonnée.

Il ajouta :

— Attaque sur la piste. Trois blessés.

Le mot attaque lui parut encore trop petit pour contenir le sang sur les mains de Saïd. Il pensa au civil, au sergent, à ceux qui porteraient la responsabilité des tirs.

Sur la ligne suivante, il écrivit :

— Absence : un jeune homme disparu. Mari d’Aïcha absent.

Il laissa la page ouverte. Dehors, derrière la clôture, quelqu’un appelait une chèvre qui ne répondait pas.

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