Chapter 4
La ligne des départs
Au début de 1959, un pli du service de santé attendait Yves sur sa table.
Delaunay se tenait près de la fenêtre, le visage fermé.
— Votre mutation a été demandée. Elle a été refusée.
— Refusée ?
— Manque de médecins. Ils ne déplaceront pas un homme formé pour en envoyer un autre qui ne connaît ni le secteur ni le dispensaire.
Ce n’était une victoire pour personne.
Delaunay posa une feuille dactylographiée. Yves y lut : « difficultés d’adaptation au cadre opérationnel », « interprétation extensive du secret médical », « attitude susceptible de nuire à la coordination du renseignement ». Son nom figurait au bas, suivi d’une appréciation qui resterait dans son dossier militaire.
— Vous restez. Mais les registres officiels seront tenus par le secrétariat. Vous n’y noterez que diagnostics, traitements et évacuations. Vos carnets personnels le demeurent tant qu’ils ne compromettent pas le service.
— C’est une permission ?
— Ce que je peux obtenir pour que vos écrits ne deviennent pas une affaire plus haute que nous deux.
Delaunay n’avait pas cédé : il avait déplacé la limite. Un brigadier s’installa à la table de l’entrée et contrôla les feuillets avant leur rangement dans une armoire métallique. Yves pouvait encore écrire, sans porte officielle. Il n’accompagnait plus les patrouilles que sur ordre ; les évacuations vers l’hôpital passaient par un infirmier d’unité.
Il resta parce que l’armée l’y retenait, mais aussi pour les enfants dont la toux revenait chaque hiver, les femmes qui apportaient leurs fièvres derrière leurs voiles, les hommes redoutant le prix d’un pansement. Ce n’était pas de l’héroïsme : seulement une place resserrée, surveillée, qu’il ne pouvait quitter sans les abandonner à des inconnus.
Le plan Challe entra dans le secteur avec ses hélicoptères, ses colonnes mobiles et ses cartes punaisées aux murs. Les soldats partaient vers les massifs avant le jour ; les pistes se remplissaient de camions et de poussière. Delaunay parlait d’itinéraires coupés, de caches découvertes, d’hommes de l’ALN repoussés ailleurs.
Un soir, un véhicule sanitaire s’arrêta devant le dispensaire. Il n’apportait pas de blessés, mais deux caisses de pansements ouvertes et un appel radio : l’ambulance repartait aussitôt vers un poste avancé où plusieurs militaires attendaient.
Dans la cour, un garçon du regroupement, douze ou treize ans, était assis contre le mur. Un piège artisanal, près d’un champ interdit, lui avait déchiré le mollet. Sa mère pressait un linge rougi sur la plaie.
— Il faut l’emmener, dit Yves.
L’infirmier secoua la tête.
— Ordre du poste. On remonte avec les blessés de l’opération.
— Il peut perdre sa jambe.
— Et là-haut, ils peuvent mourir.
Delaunay arriva avec Saïd.
— L’ambulance ne peut pas attendre. Stabilisez-le. Nous demanderons un passage demain.
La mère ne comprenait pas tous les mots, mais l’essentiel : son fils n’était pas dans la bonne catégorie de blessés.
Yves demanda le peu de sérum restant.
— Réservé aux évacuations militaires, objecta l’infirmier.
Le garçon claquait des dents malgré la chaleur. Yves prit la caisse.
— Inscrivez que je l’ai utilisé.
— Vous voulez encore un rapport défavorable ?
— J’en ai déjà un.
Saïd traduisit : immobiliser l’enfant, empêcher la poussière d’entrer dans la plaie, revenir avant l’aube si la fièvre montait. Il ne promit rien. Yves non plus.
L’ambulance repartit sans le garçon. Toute la nuit, Yves changea les compresses, surveilla le pouls et écouta les moteurs emporter d’autres hommes vers d’autres urgences. Au matin, une voiture du secteur accepta enfin de le prendre. Un bref message lui apprit plus tard que la jambe était sauvée.
Dans le registre officiel, Yves écrivit : « plaie grave du membre inférieur, soins d’urgence, évacuation différée ». Dans son carnet : « Ambulance indisponible pour un enfant du regroupement. Sérum pris sur dotation opérationnelle. »
Delaunay lut la ligne le soir même.
— Vous cherchez à me faire punir ?
— Je cherche à ne pas oublier pourquoi il a attendu.
— Vous avez vu une faute.
— Vous avez vu une priorité.
Delaunay remit le carnet sur la table.
— C’est plus simple ainsi.
Cela ne l’était pas. Les blessés du poste avancé avaient existé eux aussi, avec leurs cris, leurs familles, leurs corps emportés dans la nuit. Mais Yves savait que l’ordre des urgences n’était jamais seulement médical lorsqu’une guerre classait les vies avant de les transporter.
En septembre, la voix de de Gaulle sortit d’un poste de radio posé sur une caisse de biscuits. Il était question du droit des Algériens à déterminer eux-mêmes leur avenir.
Delaunay écouta jusqu’au bout, remit son képi.
— Cela ne change rien aux consignes.
Pourtant, les hommes ne se taisaient plus de la même manière.
Aïcha attendait avec son fils. Sa toux avait diminué ; il restait maigre, les yeux trop grands. Yves demanda à Saïd de traduire la nouvelle.
Aïcha regarda la clôture, les baraques, la citerne surveillée.
— Ils ont parlé.
— Oui.
— Qu’ils fassent maintenant.
Dans les semaines suivantes, elle évita les disputes avec les soldats de l’entrée et choisit ses passages. Lors des contrôles trop longs, une voisine allait chercher l’eau. Les semences sauvées restaient cachées dans une boîte de fer sous son couchage. Elle acceptait les comprimés d’Yves, jamais les questions du brigadier.
En janvier 1960, les barricades d’Alger arrivèrent par les journaux froissés et les colères de Marcel Vidal. Après une fouille infructueuse, il entra dans sa quincaillerie les mains noires de poussière.
— Paris nous retire tout. Même le droit de nous défendre.
Ses clients algériens ne s’arrêtaient plus devant la porte : certains craignaient les contrôles, d’autres les voisins. Marcel les connaissait depuis des années et ne savait plus si un salut pouvait leur nuire.
— Je suis né ici. Je ne partirai pas parce qu’un gouvernement décide que ma vie est une erreur.
Yves voyait sa peine véritable, la boutique, les tombes familiales dont il parlait. Mais il revoyait Aïcha devant la clôture et le garçon pour qui l’ambulance n’avait pas eu de place.
Après le putsch des généraux, au printemps 1961, Saïd demanda encore à voir Delaunay. Il ressortit avec une feuille blanche.
— Il ne signera rien.
— Il ne peut pas donner ce qu’il n’a pas, répondit Yves.
— Il peut écrire qu’il a besoin de moi aujourd’hui. Pas que la France aura besoin de mes enfants demain.
Delaunay, derrière la porte ouverte, ne protesta pas.
Saïd plia la feuille vierge.
— La SAS est une porte, docteur. Quand ils partiront, ils emporteront la porte.
Yves pensa à son propre maintien, dû au manque d’hommes, non à la confiance. Il n’avait à offrir que des démarches et des mots. Il se tut.
En octobre, il obtint quelques jours de permission. À Vannes, sous une pluie froide, Lucie l’attendait sur le quai, son manteau de travail imprégné d’odeur de pharmacie. Ils regagnèrent le Logeo, à Sarzeau, en autobus puis à pied.
Le soir, elle posa les journaux sur la toile cirée. Elle parla de la manifestation du 17 octobre à Paris, du couvre-feu imposé aux Algériens, des arrestations et des coups. Les récits se contredisaient déjà : troubles pour certains journaux, violences que personne ne voulait regarder pour d’autres.
— Je ne sais pas tout. Mais on voudra faire comme si rien n’avait eu lieu.
Yves tournait sa tasse.
— Là-bas aussi, les mots arrangent les choses.
— Tu les vois davantage que moi.
— Je ne vois pas tout.
— Alors n’écris pas comme si tu voyais tout. Mais ne laisse pas croire que tu n’as rien vu.
À son retour, l’OAS n’était plus un sigle murmuré. Des hommes le prononçaient avec fierté, comme une promesse contre Paris, le FLN et les négociations.
Une bombe éclata près du marché. Les vitres de la quincaillerie Vidal volèrent sur les casseroles et les boîtes de clous. Une vendeuse reçut des éclats au visage. Yves la soigna dans l’arrière-boutique tandis que Marcel tenait une lampe.
— Ils disent qu’ils sauvent le pays, murmura-t-il.
Un tract marqué de trois lettres avait été glissé sous la porte.
— Je ne veux pas de ça chez moi.
— Ce n’est plus seulement chez vous, dit Yves.
Marcel regardait la porte arrachée, les marchandises poudreuses, la jeune femme gémissant derrière le rideau.
Le lendemain, Delaunay fit renforcer la serrure du dispensaire et contrôler davantage les entrées. Saïd inspecta les barbelés.
— On ferme tout, maintenant.
— Pour empêcher les bombes ?
Saïd regarda la piste vers le bourg.
— Pour empêcher les départs.
Yves nota dans son carnet le nom de la vendeuse, les éclats retirés, l’absence de blessure mortelle. Puis il laissa une ligne vide.
Il ne croyait plus qu’un dossier réparât quoi que ce fût. Mais l’effacement servait toujours quelqu’un.