Le carnet du Logeo
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Chapter 1

Le départ par la marée

À l’aube, le Logeo n’était encore qu’une ligne de maisons pâles autour de l’eau.

La marée descendait entre les vasières du golfe du Morbihan. Les barques cognaient doucement contre les pieux. Yves Le Goff resta un instant sur le seuil, sa valise à la main, avant de refermer la porte. Dans la cuisine, sa mère avait laissé le café sur le poêle. Son père dormait déjà, ou faisait semblant.

Le Logeo n’était pas une commune, mais un village-port de Sarzeau, accroché au golfe comme une poignée de maisons au bord d’un grand linge gris. Yves y avait grandi entre le sel, les filets et les voix qui se reconnaissaient de loin. Il savait que le moindre départ y prenait une importance démesurée.

Lucie l’attendait près du chemin, sous un manteau trop léger. Elle avait trente-cinq ans, une fille à élever et cette façon de tenir les épaules qui disait qu’elle n’attendait de personne qu’on la secoure.

— Tu as pris les ordonnances ?

— Oui.

— Les chaussettes ? Ton carnet ?

Il tapota la poche intérieure de sa vareuse.

— Celui-là. Pas le registre de l’armée.

Elle ne sourit pas.

— Écris-moi. Pas seulement ce qu’ils veulent bien laisser passer.

Yves regarda la route qui montait vers Sarzeau.

— Tu crois qu’ils lisent les lettres des médecins ?

— Celles de tout le monde, quand ça les arrange.

Elle rajusta son col, comme lorsqu’il était enfant.

— Alors écris autrement. Les odeurs. Les noms. Ce que tu peux.

— Les noms, surtout, ce n’est pas prudent.

— Je n’ai pas dit que ce serait prudent.

Le car apparut au bout du chemin. Yves embrassa sa sœur. Il aurait voulu lui promettre qu’il reviendrait sans rien rapporter de la guerre — ni fièvre, ni cauchemar, ni silence — mais il ne trouva pas les mots.

À Sarzeau, il changea de car pour Vannes, puis prit le train vers Marseille avec d’autres appelés, chargés de paquets identiques. Dans le compartiment, un garçon blond répétait qu’ils partaient pour le maintien de l’ordre.

— C’est écrit sur les papiers. Pas pour faire la guerre.

Bernard venait de l’Ain et n’avait jamais vu la mer avant Marseille. Il prononçait « l’Algérie » comme s’il s’agissait d’un endroit unique, sans montagnes ni villes, où l’on pouvait distinguer le bien du mal à la couleur de l’uniforme.

Yves ne le corrigea pas. Il tenait une lettre reçue à Rennes quelques semaines plus tôt, écrite par Mourad Ben Salem, un étudiant rencontré pendant une année de médecine. Mourad avait quitté Rennes avant la fin de ses études sans dire où il vivait.

— Tu me demandes pourquoi certains ne croient plus aux promesses, écrivait-il. Tu te souviens de mai 1945 : Sétif, Guelma, Kherrata. Des soldats, des milices, des villages où l’on ne savait plus qui venait arrêter qui. Les chiffres ne sont pas les mêmes selon ceux qui les donnent, mais les morts n’ont pas besoin d’un accord entre les historiens pour rester présents dans les familles.

— Tu te souviens aussi du statut de 1947, des deux collèges électoraux, des élections que l’on disait truquées depuis 1948. Certains veulent encore réformer la France et l’Algérie ensemble ; d’autres suivent les hommes de Messali Hadj ; d’autres parlent de religion, d’école, de dignité. Et depuis novembre 1954, certains disent qu’aucune réforme ne suffira.

— Ne crois pas qu’ils parlent d’une seule voix. Mais ne crois pas non plus que leur désaccord rende leur humiliation moins réelle.

Bernard tendit le cou.

— C’est une lettre d’une fille ?

— D’un ancien camarade.

— Arabe ?

Yves replia la feuille.

— Algérien.

À Marseille, le bateau sentait le mazout, le métal chaud et les vêtements humides. Sur le pont, la côte s’éloigna sous un ciel sans couleur. Yves pensa aux marées du Logeo. La Méditerranée ne semblait pas respirer.

Ils débarquèrent à Oran dans une lumière qui blessait les yeux. On conduisit Yves vers une voiture militaire. Son affectation mentionnait une Section administrative spécialisée, dans un secteur rural de l’Oranais. Le capitaine Delaunay l’attendait devant un bâtiment bas, blanchi à la chaux et protégé par des sacs de sable.

— Le docteur Le Goff ?

— Médecin auxiliaire, mon capitaine.

— Ici, vous serez surtout le docteur. Cela suffira à vous attirer des ennuis.

Delaunay avait trente-neuf ans, le visage tanné, les gestes rapides d’un homme qui rangeait mentalement les problèmes avant de les résoudre. Il lui montra la salle de consultation : une table, une armoire métallique, deux chaises, un évier et une caisse de pansements. Sur le mur, une carte du secteur était couverte de signes rouges et bleus.

— Vous recevrez militaires, auxiliaires et civils. Vaccinations, fièvres, plaies, accouchements si nécessaire. Tout sera inscrit ici.

Il posa un registre sur la table.

— Nom, douar, motif, traitement. Si quelqu’un revient, vous me le signalez.

— Pour le suivi médical ?

Delaunay le regarda sans chaleur.

— Pour le suivi tout court.

Le dispensaire dépendait de la SAS. On y soignait, on distribuait parfois des comprimés et on remplissait des formulaires. Dans la cour, un sous-officier enregistrait les visiteurs. À côté de lui, un soldat notait les hommes qui accompagnaient les femmes et les enfants.

— Les soins facilitent le contact, reprit Delaunay. Le contact facilite le renseignement. Il n’y a pas de honte à cela.

Yves ne répondit pas. Il vérifia les flacons ; certains avaient supporté le voyage, d’autres non.

Le premier patient civil arriva avant midi. Une femme mince tenait contre elle un garçon de cinq ou six ans, les lèvres sèches et les yeux brillants de fièvre. Derrière eux venait un homme en uniforme kaki, sans insigne français.

— Saïd Kerroum, dit-il. Je traduis.

Il avait une trentaine d’années. Son regard allait de la porte aux fenêtres avant de revenir à Yves.

La femme s’appelait Aïcha Benamar. Elle ne répondit pas lorsqu’il demanda de quel douar ils venaient. Saïd traduisit seulement les questions sur la fièvre.

Yves examina la gorge de l’enfant, prit son pouls et demanda depuis combien de temps il ne mangeait plus.

— Depuis hier, répondit Aïcha.

— A-t-il vomi ?

Elle répondit longuement. Saïd résuma :

— Non. Il tremble surtout la nuit.

Yves prépara une dose, expliqua les gestes à faire et demanda qu’ils reviennent le lendemain.

Le sous-officier près de la porte intervint :

— Le mari, il est où ?

Aïcha se raidit.

— Je demandais seulement.

Saïd ne traduisit pas. Il prit le flacon des mains d’Yves et le tendit à Aïcha.

— Une cuillerée ce soir. Une demain matin.

Elle regarda Saïd, puis Yves. Dans ses yeux, il n’y avait ni confiance ni gratitude, mais l’évaluation exacte de ce que chacun pouvait coûter.

Quand elle sortit, Delaunay demanda :

— Son mari ?

— Je ne sais pas.

— Vous ne lui avez pas demandé ?

— J’ai demandé pour l’enfant.

Delaunay soupira.

— C’est honorable. Ce n’est pas toujours suffisant.

Le soir, Saïd accompagna Yves jusqu’au bourg voisin. Une quincaillerie portait le nom de Vidal au-dessus d’une devanture bleue. Marcel Vidal, quarante-six ans, large d’épaules et volubile, accueillit le médecin comme un parent.

— Un Breton ! Ici, vous finirez par devenir un homme du pays.

Il lui servit un café épais et désigna la rue.

— Nous avons vécu ensemble avant ces histoires. Ils savent bien que l’Algérie est française.

Saïd resta silencieux.

— Tout le monde ne le dit pas, répondit Yves.

Marcel eut un geste agacé.

— Parce qu’on leur monte la tête. On a donné une Assemblée, des élections. Deux collèges, oui, mais il fallait tenir compte des réalités.

— Des réalités différentes ?

— Des populations différentes.

Il parlait sans méchanceté apparente. C’était ce qui rendait ses paroles plus difficiles à repousser. Pour lui, l’ordre colonial ressemblait à une habitude familiale : imparfaite, mais ancienne, donc presque naturelle.

Saïd prit le café qu’on lui tendait.

— Les élections, dit-il doucement, on peut les compter de plusieurs façons.

Marcel le fixa.

— Tu vas t’y mettre, toi aussi ?

— Je n’ai rien dit.

Dans la rue, une femme passa avec un panier vide. Au loin, une sirène retentit, puis s’interrompit.

Yves pensa à la lettre de Mourad, aux morts dont les chiffres ne s’accordaient pas, aux urnes que certains n’avaient pas le pouvoir de remplir à égalité. Il pensa aussi à l’enfant fiévreux et à la bouteille que sa mère emportait derrière la clôture de la SAS.

Dans sa chambre, il ouvrit son carnet.

Il écrivit : « 1957. Arrivée. Enfant, fièvre. Mère : Aïcha Benamar. »

Puis il resta longtemps devant la ligne suivante.

Il avait envie d’écrire : « Maintien de l’ordre. »

Il raya les mots avant de les avoir posés.

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