Chapter 4
Ce qui reste quand les tribunes se taisent
Au printemps, le Café des Docks retrouva ses heures ordinaires.
Lucette ouvrait les volets sur les façades fraîches de Besagne. Les ouvriers de l’arsenal passaient avec leurs sacs, les marins demandaient un café serré avant de repartir vers le port. Le dimanche, plus personne ne descendait en hâte vers Mayol. Il restait des miettes de conversations, pas la foule.
Son carnet demeurait près de la caisse. Lucette y nota encore une livraison arrêtée devant la mercière, des papiers poussés contre une borne, une voiture sur deux places. Mais souvent les pages restaient blanches.
Marcel, lui, ne supportait pas les blancs.
— L’an prochain, il faudra que la ville fasse un effort pour le club.
Lucette rinça un verre.
— Et pour la chaussée devant chez Salles ?
— Aussi.
— Et les impôts ?
— Trop élevés.
— Tu veux davantage pour tout et moins à payer partout.
— Je veux qu’on arrête de gaspiller.
— Le gaspillage, c’est toujours ce que font les autres.
Il grogna sans se fâcher. Depuis mars, ses certitudes arrivaient moins vite. Elles faisaient encore du bruit, comme une vieille mobylette hésitant à démarrer.
Un jeudi de mai, Mireille poussa jusqu’au comptoir une caisse de carton oubliée dans l’arrière-salle. L’humidité l’avait gagnée contre le mur. Elle contenait des programmes froissés, des billets déchirés, une liste de courses, deux ficelles, des notes prises trop vite et des papiers sans doute indispensables un dimanche, oubliés le lundi.
— On ne peut pas laisser ça là tout l’été.
— La caisse ne se plaint pas.
— Moi, si.
Lucette regarda le désordre.
— Tu veux garder quoi ?
— Quelques traces.
— Quelques, c’est un mot qui finit par remplir une armoire.
Mireille sortit un programme marqué d’un cercle brun.
— Celui sur lequel tu as renversé ton café.
— Une excellente raison de le jeter.
— Non. C’est pour ça qu’il est à nous.
Marcel entra, le journal sous le bras. Il s’assit sans commander, signe d’une mauvaise humeur ou d’une nouvelle importante. Après avoir cherché longtemps, il posa un doigt sur une colonne.
— Dax et Romans sont en quarts.
— Tous les deux ? demanda Mireille.
— C’est écrit.
Il ne disait pas que cela lui plaisait. Dax et Romans avaient été des noms de poule, lancés au café entre une tournée et une dispute, toujours ramenés par Marcel à ce que Toulon aurait dû faire. Ils poursuivaient maintenant la compétition tandis que le RCT n’avait plus de dimanche à préparer.
— Ils étaient avec nous, dit-il.
— Oui, répondit Lucette.
Il replia puis rouvrit le journal.
— Ça veut dire qu’on ne jouait pas contre des cloches.
Mireille leva les sourcils.
— Tu progresses.
— N’exagère pas. J’ai une réputation.
Il commanda enfin son café.
L’après-midi, Lucette et Mireille trièrent. Lucette faisait trois piles : ce qui servirait à emballer une bouteille ou à allumer le poêle l’hiver suivant ; ce qui irait à la poubelle ; ce qui méritait discussion. Mireille mettait presque tout dans la troisième.
— Celui-ci n’a même plus son coin, dit Lucette avec un billet.
— Il reste la date.
— Il reste surtout un trou.
— C’était une entrée.
— À ce compte-là, je garde les épluchures de pommes de terre.
Mireille posa les programmes.
— Tu veux tout jeter parce que cette saison t’a coûté des tables, des sandwiches et des nerfs.
La phrase atteignit Lucette sans hausser la voix. Elle regarda l’arrière-salle, les caisses de boissons, le passage prêté à Mireille lorsqu’il fallait faire circuler du matériel. Elle se souvenait aussi de Mme Ravel, enfin capable de sortir de son immeuble sans parlementer avec trois automobilistes.
— Je ne veux pas vivre dans un grenier de regrets.
Elle choisit un programme lisible, un billet presque entier, une note d’horaires écrite par Mireille, puis deux autres papiers. Elle les aligna.
— Cinq. Pas un de plus.
— Cinq, répéta Mireille.
— Après, on collectionne la poussière.
Le 23 mai, le Café des Docks était presque vide. Une radio voisine jouait trop fort derrière une porte ouverte. On entendait des résultats, puis le nom d’Agen. Marcel arriva avec son journal du soir et s’arrêta devant les cinq papiers près de la caisse.
— C’est fini.
Lucette prit le journal. Agen avait battu Béziers, treize à dix après prolongation, au Parc des Princes. Béziers n’avait pas gardé le Bouclier. Dax et Romans s’étaient arrêtés avant la finale.
Mireille attendait une remarque de Marcel. Il n’en trouva pas.
Lucette relut les trois lignes, puis regarda les cinq traces de Toulon. Elles lui semblèrent plus légères, pas moins importantes : à leur place. La saison avait couru jusqu’à Paris sans eux, et elle ne voulait pas enfermer dans une caisse ce qui s’était passé dehors, dans les rues, au café, dans les mains fatiguées de sa nièce.
Elle prit une enveloppe brune.
— Donne-moi le programme taché.
Mireille le lui passa.
Lucette y glissa les cinq papiers, écrivit « Saison 75-76 » et rangea l’enveloppe dans le tiroir de la caisse.
Le reste servit le jour même. Mireille enveloppa deux bouteilles pour un client ; Lucette glissa les vieux programmes sous un sac de pommes de terre livré trop humide. Marcel emporta le journal.
— Je le lirai chez moi.
— Tu as le droit. Mais tu ne reviens pas demain dire qu’Agen a gagné à cause des barrières de Besagne.
Il eut un petit rire.
— Je ne promets rien.
La chaleur arriva fin juin. Elle entra dans Toulon avant midi et ne repartit plus. Les volets du café restaient tirés ; la machine chauffait la salle comme un poêle mal placé. Lucette gardait un torchon humide au cou et servait plus d’eau que de petits noirs.
La rade blanchissait derrière les immeubles. Les silhouettes de l’arsenal tremblaient dans l’air.
Un après-midi, Gabriel entra, une chemise cartonnée sous le bras, le col ouvert.
— Tu as encore des papiers ? demanda Lucette.
— J’ai surtout chaud.
Elle lui posa un verre d’eau. Il sortit la proposition pour les prochaines journées de rencontre. Le passage devrait rester dégagé à certaines heures ; les tables seraient rentrées si l’organisation reprenait. Rien n’était fixé pour toujours : les commerçants pouvaient accepter ou refuser.
Lucette lut. Une table de moins près de la vitrine, peut-être deux selon l’heure. Des recettes perdues quand la foule reviendrait.
— Tu n’es pas obligée de signer, dit Gabriel.
— Je sais.
Elle pensa à l’enveloppe dans le tiroir, aux cinq papiers seulement. Surtout à la rue : aux passants, aux livraisons, à Mireille et ses caisses, à la porte qu’on devait atteindre sans négocier son passage.
Elle prit son stylo.
— Je signe. Mais une table reste près de la vitre.
Gabriel regarda le plan.
— Si elle ne dépasse pas.
— Elle ne dépassera pas. Elle a meilleur caractère que Marcel.
— C’est un avantage rare.
Elle signa et lui rendit la feuille. Le geste fut rapide ; pourtant, elle eut l’impression de céder une part de sa caisse future, plus solide qu’un vieux billet.
Le soir, Lucette sortit sur le seuil. Mayol se taisait derrière les rues de Besagne. Aucun flot de supporters ne montait du port : seulement une mobylette, des voix lointaines et la chaleur entre les murs.
Elle rentra, vérifia l’enveloppe brune dans le tiroir, puis remit le transistor en marche.
Le café du lendemain l’attendait.
