Chapter 1
Le dimanche revient avec le vent du port
Le dimanche, Lucette Béraud ouvrait le Café des Docks avant le jour.
À six heures moins le quart, les volets de fer remontaient dans un bruit de chaîne. L’air sentait le sel, le gasoil et le café brûlé. Du port montaient les premiers camions ; derrière les toits de Besagne, la rade attendait sous un ciel gris, l’arsenal découpé dans la brume.
Lucette alluma la machine, posa son transistor près des tasses et vérifia la caisse. Elle avait augmenté le prix du petit noir au printemps, puis après l’été. Le grossiste, lui, ne discutait jamais. Les clients, si.
La radio annonça la reprise du championnat de France de première division. Le journaliste cita Toulon entre deux nouvelles, puis passa à autre chose.
— Ils pourraient au moins nous laisser respirer, dit Lucette en essuyant une tasse.
À six heures vingt, deux ouvriers de l’arsenal entrèrent pour un café debout. Un marin en permission demanda un petit blanc. Puis Marcel Vial arriva, journal sous le bras et certitude prête.
— Cette année, c’est la poule la plus dure.
— Tu dis ça chaque année.
— Parce qu’ils nous mettent chaque année dans une poule plus dure.
Il déplia le journal entre le sucrier et les tickets de pain. Les noms couraient en petits caractères : Romans, Dax, Nice, Bourg-en-Bresse, le Racing Club de France, Bourgoin-Jallieu et Marmande.
— Rien que Romans et Dax, ça suffit à gâcher un dimanche.
Lucette ne demanda pas pourquoi. Marcel pouvait disserter sur les équipes, les dirigeants et les défauts de tous les arbitres de France, du moins le prétendait-il.
Avant midi, les rues changèrent de visage. Des hommes arrivaient en groupes, programme en poche ou écharpe au cou malgré la douceur. Les terrasses se remplirent. Une Renault 5 rouge se gara de travers devant le café.
Lucette sortit aussitôt.
— Monsieur, vous ne pouvez pas rester là. J’attends une livraison.
Le conducteur baissa sa vitre.
— Je dépose ma femme.
— Elle peut descendre plus loin.
Il avança de trois mètres et se gara devant l’immeuble voisin.
Lucette rentra en levant les yeux.
— Le RCT fait travailler les commerçants, observa Marcel.
— La Renault, peut-être. Elle ne consomme rien.
Vers midi, Mireille arriva avec deux sacs en toile et une pile de programmes contre la hanche. Sa veste beige était trop fine pour le vent. Elle posa le tout derrière le comptoir et souffla dans ses mains.
— Bonjour, tata.
— Tu as mangé ?
— Un sandwich.
— Ce n’est pas un repas.
— Aujourd’hui, si.
Un homme chargé d’une caisse passa la tête dans l’entrée.
— Mireille ? Désolé. J’ai fini tard au dépôt. Le camion n’a pas voulu démarrer.
Ses manches étaient tachées de cambouis ; il avait l’air d’avoir traversé Toulon en courant.
Mireille attrapa un sac.
— Ce n’est rien. On va faire vite.
— Attends, dit Lucette. Qu’est-ce qu’il y a là-dedans ?
— De l’eau, des torchons, du papier, des programmes. La boîte, c’est du petit matériel.
L’homme posa sa caisse près de la porte.
— La voiture qui devait prendre le reste est chez le garagiste. On fera deux voyages.
Les clients réclamaient déjà des verres. Lucette regarda les sacs, puis la rue où les voitures s’empilaient.
— Laisse-moi les programmes. Je les garde jusqu’à votre retour. Vous porterez moins dans la foule.
Mireille hésita.
— Tu es sûre ?
— Non. Mais je préfère des programmes sur mon étagère à des papiers écrasés sous une roue.
Elle dégagea une place dans l’arrière-salle. Mireille et l’homme repartirent avec l’eau et la caisse, ralentis par le poids, pressés par l’heure.
Marcel tapota son journal.
— On devrait avoir une organisation plus sérieuse.
— Commence par porter le sac de ton opinion.
À l’approche du coup d’envoi, le café se remplit. Ouvriers, employés, jeunes marins et une femme attendant son frère parlaient des matches aller et retour, des déplacements qu’ils ne feraient pas faute d’argent ou de temps, de ce qu’il faudrait pour finir parmi les cinq premiers.
Marcel, crayon en main, faisait des comptes dans la marge.
— Si on est à trois points derrière, il ne faut pas rendre le ballon n’importe comment. Une pénalité, c’est trois. Un essai peut tout faire basculer.
Il traça un quatre, puis un deux.
— Et si le buteur la passe, ça fait six.
L’ouvrier près de la fenêtre hocha la tête.
— Voilà pourquoi tu cries quand ils tapent en touche.
— Je crie pour leur bien.
— Ils t’entendent peut-être de l’arsenal.
Un client renversa son pastis sur les résultats. Marcel arracha le journal au liquide avec un cri indigné.
— Même le RCT ne mérite pas ça.
Le dimanche rapportait : les bouteilles sortaient davantage, les cafés se vidaient vite, certains clients restaient jusqu’au soir. Mais la foule amenait aussi voitures mal garées, papiers gras, cris sous les fenêtres et coups impatients sur la porte des toilettes.
Après le match, la rue devint presque impraticable. Les spectateurs sortirent de Mayol par vagues, cherchant leur voiture parmi les pare-chocs et les klaxons. Une camionnette bloquait l’immeuble d’en face. Une vieille femme descendit, furieuse.
— Je suis enfermée chez moi depuis une heure !
— C’est devant chez moi que c’est bloqué, répondit Lucette.
— Alors faites quelque chose !
Lucette aborda un homme qui fumait près d’une Peugeot.
— Monsieur, vous pouvez avancer votre voiture ?
— J’attends quelqu’un.
— Attendez plus loin.
Il la regarda comme si elle lui demandait de quitter Toulon.
Gabriel Rossi entra alors. Il travaillait aux services techniques de la mairie et venait souvent boire un café après sa tournée. Il posa son manteau, observa la rue et commanda sans s’asseoir.
— Ne me regarde pas comme ça, dit Lucette. Je ne suis pas responsable des voitures.
— Je sais. C’est justement pour ça que je te regarde.
Elle lui montra la camionnette, la porte bloquée, les papiers près du caniveau. Marcel ajouta que la mairie abandonnait le club.
— Voilà le problème. La mairie ne fait rien.
— Quel rapport avec cette camionnette ? demanda Gabriel.
— Tout est lié.
Des rires partirent du fond. Marcel replia son journal avec dignité.
Gabriel se tourna vers Lucette.
— Les accès, la circulation, l’entretien autour de Mayol, ça peut relever de la Ville. Le stade est municipal. Mais ne mélange pas tout : ce qui se passe sur le terrain, les joueurs, leurs choix, ça ne se décide pas à la mairie.
— Je ne demande pas au maire de jouer demi d’ouverture.
— Heureusement. Il faudrait déjà lui trouver des crampons.
Lucette rit, puis regarda le stade, invisible derrière les immeubles. Municipal pouvait signifier aide ; aussi formulaires, délais, bureaux où son nom compterait peu.
— Alors, qu’est-ce qu’on fait ?
Gabriel désigna la rue.
— Tu notes : les heures où ça bloque, les passages impossibles, les déchets. Pas « les supporters sont insupportables ». Des faits vérifiables.
Lucette prit un vieux carnet dans le tiroir de la caisse. Elle écrivit la date, puis : voitures devant l’entrée ; camionnette après le match ; passage d’immeuble bloqué ; papiers au caniveau.
Marcel se pencha.
— Tu vas faire une plainte contre le RCT ?
— Non. Je vais savoir ce qui se passe avant de me plaindre.
Dehors, le vent du port fit rouler un programme froissé jusqu’au caniveau. Lucette le ramassa, le lissa et le posa près du carnet. Le dimanche suivant, Mayol remplirait encore les rues. Cette fois, elle regarderait autrement.