Chapter 2
La mairie n’est pas une touche
L’hiver arriva sans décision officielle. Il assombrit les après-midi, noircit les trottoirs d’humidité et fit entrer au Café des Docks des hommes qui gardaient leur veste. Lucette avait posé une toile cirée près de la porte ; les jours sans match, elle l’enlevait, refusant que son café ressemble à une salle d’attente.
Les résultats du RCT arrivaient par morceaux : transistor, journal plié, homme revenant de la cabine téléphonique avec l’air d’avoir parlé au ministre. Une victoire faisait monter le bruit ; une défaite le rendait plus lourd.
Marcel avait une explication à tout.
— La mairie ne comprend rien au rugby.
Il le disait après les bons dimanches comme après les mauvais.
— Quand ils gagnent, c’est malgré elle. Quand ils perdent, c’est parce qu’elle ne fait pas sa part.
Lucette posa un verre devant lui.
— Tu devrais demander à la mairie de jouer demi d’ouverture.
— Je parle du soutien. La Ville pourrait éviter qu’on se débrouille dans de mauvaises conditions.
Les jours de rencontre, les clients arrivaient après avoir garé à trois rues. Les vitres tremblaient au passage des groupes. Certains dimanches, elle vendait tout son pain avant midi ; d’autres, une dispute devant la porte faisait fuir les familles. Les recettes montaient et retombaient comme si le café avait son classement.
À la mi-janvier, la rumeur enfla.
— À partir de dimanche prochain, ils ferment la rue, annonça Marcel.
— Quelle rue ?
— La nôtre. Enfin, autour.
— Qui te l’a dit ?
— Des gens qui savent.
Lucette ouvrit son carnet.
— Ils savent à quelle heure ? Je déplace mes tables ou tu viens de m’annoncer le mauvais temps ?
Elle avait noté heures, passages bloqués, papiers dans le caniveau, sorties d’immeuble empêchées. Les intentions de la mairie, elle les laissait à Marcel.
Mireille entra avec une caisse en bois contre la cuisse, l’écharpe de travers, les mains rougies.
— Si quelqu’un veut me faire courir, il attend cinq minutes.
Lucette lui servit un café. Une coupure barrait le pouce de sa nièce.
— Qu’est-ce que tu as encore porté ?
— Gobelets, torchons, eau, papiers. Le genre de choses qui se déplacent toutes seules, d’habitude.
Marcel regarda la caisse.
— C’est mal fichu, leur affaire.
— Tu peux venir dimanche, dit Mireille.
— Moi, je travaille.
— Moi aussi. Je vends des chemisiers toute la semaine. Les autres ont leurs métiers, leurs familles, leurs horaires. Il n’y a pas un monsieur pour les bouteilles, un autre pour les clés, un troisième pour dire bonjour aux caisses.
— Le club mérite mieux.
— Peut-être. Mais il n’a pas mieux parce que tu le dis avec ton verre à la main.
Lucette posa des tartines.
— Mangez. Les grandes idées donnent faim et ne paient jamais le jambon.
Quelques jours plus tard, elle fit savoir qu’après dix-neuf heures, ceux qui avaient quelque chose à dire pouvaient venir au café. Elle n’appela pas cela une réunion : dès qu’on nommait les choses, les gens parlaient plus fort.
Ils furent cinq autour de deux tables : Mme Ravel, dont l’immeuble avait été bloqué ; Salles, le marchand de journaux ; une mercière du cours Lafayette ; Marcel ; Gabriel. Mireille resta au comptoir, essuyant des verres propres.
— Je veux pouvoir sortir ma voiture, dit Mme Ravel.
— Je ne veux pas qu’on coupe l’accès au kiosque, ajouta Salles. Les jours de match, je vends avant et après. Si les gens font un détour, ils n’achèteront pas.
— Chez moi, ce sont les papiers et les hommes qui urinent contre le mur, dit la mercière. Je demande qu’on nettoie.
Marcel déplia une feuille.
— Il faut écrire au maire : « Monsieur Arreckx, vous abandonnez le RCT et méprisez les habitants de Besagne. »
Gabriel, qui n’avait pas retiré son manteau, regarda la feuille.
— Vous l’avez vu, l’abandon ?
— On le voit bien.
— Où ?
Marcel se tut. Mme Ravel tapota son sac.
— Moi, j’ai vu ma porte bloquée. Ça suffit.
— Voilà, dit Gabriel. On part de là.
— Et le club ? protesta Marcel.
— Le club n’est pas une voiture devant une sortie.
— Vous êtes contre ce qui fait du bruit.
— Contre les demandes impossibles à traiter.
Il prit un crayon et nota sur un coin de nappe : passage, horaires, nettoyage, accès.
— Si une rue est dégagée, il y aura moins de voitures devant les commerces. Il faut le dire.
Salles se raidit.
— Alors je ne signe pas.
— Tu veux les voitures sur les trottoirs ? demanda Mme Ravel.
— Je veux que mes clients passent.
— Les miens aussi, dit Lucette.
Mireille posa un verre trop fort.
— Si on déplace les files, il faut savoir où elles vont. Il y a du matériel à faire entrer. On ne traverse pas foule et voitures en priant pour qu’on nous voie.
Lucette regarda la coupure au pouce de sa nièce.
— Des horaires annoncés. Et un passage clair, pas une rue livrée au hasard.
— Tu veux perdre des clients ? lança Marcel.
— Je veux éviter de perdre la porte du café sous une automobile.
Ils discutèrent jusqu’à ce que le vin baisse dans les bouteilles. Salles menaça deux fois de retirer sa signature ; Mme Ravel voulut interdire tout stationnement ; Lucette pensa aux livraisons. Marcel garda sa phrase sur le RCT, mais Gabriel exigea qu’elle soit séparée.
— Tu peux écrire ce que tu penses, dit-il. Pas le faire passer pour ce que tu sais.
La lettre fut courte : demande de concertation autour de Mayol les jours de rencontre ; passage dégagé, horaires connus, nettoyage après les sorties, agents lorsque les rues se bloquaient, accès aux commerces et immeubles.
Le lendemain, Lucette prit le bus pour déposer l’enveloppe au service indiqué par Gabriel. Le bureau sentait le papier humide et la poussière de radiateur. Derrière une vitre, une employée parcourut les signatures.
— Vous représentez une association de commerçants ?
— Non. Des gens qui en ont assez de ne pas pouvoir passer.
— Il faut préciser le secteur exact et les horaires où vous demandez une présence.
— C’est écrit : autour de Mayol.
— Autour de Mayol peut vouloir dire beaucoup de rues.
Lucette sortit son carnet : heures, endroits, dimanches. L’employée lui donna une feuille.
— Ajoutez cela. Sinon, le courrier partira d’un service à l’autre.
— Et après ?
— Il sera étudié.
Ce mot ne promettait rien. Lucette remplit la feuille debout contre un mur. La mairie ne recevait pas un quartier uni, mais cinq intérêts attachés dans une enveloppe.
Quand elle revint, Marcel demanda :
— Alors, tu l’as vu, le maire ?
— J’ai vu une vitre et une dame qui voulait connaître les heures.
— Ils font traîner.
— Non. Ils demandent où est le problème.
— C’est pareil.
Le soir, Mireille rangeait des programmes dans l’arrière-salle.
— Tu crois que je suis contre le RCT ? demanda Lucette.
— Je crois que tu es contre ce qui t’arrive dessus.
— Ce n’est pas pareil ?
— Non. Mais parfois, tu mélanges.
Lucette prit une pile de programmes.
— Et toi ?
— Je défends le club même quand il m’énerve. Ce n’est pas très malin non plus.
Dehors, le vent rabattait vers Besagne une odeur de mer et de poussière. Mayol restait derrière les immeubles, avec ses tribunes, ses accès et ses attentes. La lettre suivrait son chemin de bureaux, peut-être avec une question de plus.
Lucette remit son carnet près de la caisse. La mairie pouvait déplacer une barrière ou organiser une rue. Pour le dimanche et ce qui se jouait sur le terrain, elle ne pouvait rien promettre.