RCT, 1976 — Les jours de Mayol
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Chapter 3

La cinquième place

Après la soirée au café, l’hiver continua sans réponse officielle. La lettre était partie, mais rien ne revenait, sinon des factures et des journaux. Lucette gardait son carnet près de la caisse. Elle y notait les heures où la rue se bouchait, les papiers au pied des murs, les livraisons empêchées, et aussi les dimanches calmes.

— Sinon, tu ne fais pas un relevé, lui avait dit Gabriel. Tu fais un procès.

Cela l’avait agacée. Elle avait donc inscrit les jours où aucune voiture ne s’était arrêtée devant sa porte, effort plus grand que prévu.

Au Café des Docks, les résultats du RCT arrivaient par bribes. Le transistor grésillait près de la machine à café, un journal circulait froissé, et les clients revenaient parfois de la cabine téléphonique avec l’air d’annoncer une nouvelle d’État.

Un dimanche de février, Toulon gagna. Marcel commanda deux tournées avant midi et déclara la qualification certaine.

Le dimanche suivant, le RCT perdit. Marcel but le même verre d’un air méfiant, comme si Lucette y avait versé le mauvais résultat.

— On les laisse se débrouiller, voilà ce qui arrive.

— Qui, on ?

— Tout le monde. La Ville, les dirigeants, les gens qui ne comprennent rien.

— Ça fait beaucoup de monde pour une seule phrase.

Le match nul, quelques semaines plus tard, fut pire. Chacun refaisait les comptes. Marcel traçait des chiffres sur une soucoupe avec sa cuillère.

— Une pénalité, trois points. Un essai, quatre. Avec la transformation, six. Il suffit d’un rien.

— Les riens coûtent toujours plus cher que les grands discours, dit Lucette.

À l’automne, le championnat avait semblé un long couloir. À la fin de l’hiver, chaque résultat devenait une porte qui se fermait. Les clients lisaient le classement debout sans finir leur café. Même ceux qui suivaient le rugby « de loin » demandaient la place de Toulon dans la poule.

La réponse concernant les abords de Mayol arriva un mardi, apportée par Gabriel, manteau humide et feuille pliée dans la poche.

— Ce n’est pas une décision du maire, précisa-t-il. Un accord de service pour essayer une organisation lors d’une prochaine journée de rencontre.

Les services acceptaient provisoirement de signaler une zone de passage, d’installer quelques barrières et de prévoir des agents aux heures chargées. En échange, les commerçants devaient laisser libre l’accès aux immeubles et retirer étalages ou tables du passage.

Salles, le marchand de journaux, trouvait cela mauvais pour ses ventes. Mme Ravel voulait interdire les voitures dans toute la rue.

— Donc personne n’est content, dit Lucette.

— C’est souvent le signe qu’on a trouvé quelque chose de possible.

— Et ça dure combien de temps ?

— Une journée. Ensuite, les services verront ce qui a marché. Rien n’est décidé pour la suite.

Lucette relut la feuille. Leur demande n’était pas restée dans un tiroir, sans pour autant leur donner ce qu’ils voulaient.

— Il faudra rentrer trois tables.

— Oui.

— Je perdrai des clients.

— Peut-être.

— Et si ça bloque quand même ?

— Tu le notes, avec l’heure. Pas avec des insultes.

— Tu gâches tout le charme de l’administration.

Le dimanche de l’essai, Lucette rentra les tables avant l’ouverture. Le café parut plus étroit. Une ligne de craie marquait le passage à garder libre ; deux barrières légères tremblaient au moindre coup d’épaule. Gabriel passa avec un collègue avant la foule, vérifia l’angle de la rue et repartit sans promettre que cela tiendrait.

Une Renault 5 s’arrêta pourtant devant le café.

— Je dépose ma belle-mère, dit le conducteur.

— Vous la déposez plus loin.

La vieille dame, assise près de lui, leva les yeux au ciel.

— Je peux marcher, jeune homme.

Il rougit, trouva une place à vingt mètres. La belle-mère descendit, droite comme une générale.

— Votre principe, cria-t-elle, il est garé trop loin.

La circulation resta difficile, mais moins confuse. Les groupes passaient par vagues vers Mayol. Certains rouspétaient d’avoir marché ; d’autres entraient parce que le trottoir n’était plus pris par les voitures. Lucette vendit moins de sandwiches, mais une livraison atteignit la porte de la mercière et Mme Ravel sortit sans demander à trois inconnus de déplacer une automobile.

En fin d’après-midi, Gabriel prit quelques notes.

— Pas de grand miracle, dit Lucette.

— Ce n’était pas écrit sur la feuille.

— Heureusement. Sinon Marcel aurait demandé remboursement.

Marcel entra justement, journal sous le bras, humeur retrouvée.

— Regardez-moi ça.

Dans le tableau de la poule, Lucette distingua Toulon.

— Cinquième, dit Marcel. Dernière place qui passe.

Mireille se pencha sur la page.

— Qualifiés pour les seizièmes ?

— Oui. Et je l’ai toujours dit.

— Tu as dit qu’ils ne passeraient pas, rappela Lucette.

— Je l’ai dit pour les réveiller.

Sous le classement figurait le bilan : six victoires, un nul, sept défaites ; cent quatre-vingt-dix-neuf points marqués, cent quatre-vingt-treize encaissés. Des chiffres modestes, mais Toulon était juste du bon côté.

— Maintenant, il faut que la mairie fasse davantage pour le club, déclara Marcel.

Gabriel leva les yeux.

— La qualification vient des matches, pas des barrières.

— Je parle du soutien, des déplacements, du stade…

— Tu parles de tout dès que tu ne sais pas de quoi tu parles.

Marcel referma la bouche. Mireille regarda le passage dégagé et la foule qui se dispersait.

— Ils m’ont demandé de faire passer des caisses par là, tout à l’heure, dit-elle à Lucette. Avec les gens et les voitures qui cherchaient encore une place.

— Tu les as fait passer ?

— Non.

Marcel ricana.

— Voilà, maintenant on refuse d’aider.

Mireille se tourna vers lui.

— J’ai refusé de porter seule deux caisses dans un goulot où personne ne regardait devant lui. Ce n’est pas pareil.

Ses mains étaient vides, mais son visage fermé.

— Et alors ? demanda Lucette.

— J’ai demandé si on pouvait les déposer ici une heure, dans l’arrière-salle, le temps que deux bénévoles les prennent par un accès libre.

Lucette regarda la porte où elle rangeait bouteilles et sacs de café. Elle pensa aux tables rentrées, aux sandwiches perdus, puis à sa nièce seule parmi des gens pressés.

— Une heure. Pas davantage. Et tu me préviens avant de déposer une maison entière.

Mireille souffla presque un sourire.

— Je te préviens. J’ai cru qu’on allait encore dire que les bénévoles devaient s’arranger.

— Les bénévoles ne sont pas des brouettes.

Plus tard, Mireille fit porter une caisse à Marcel lorsque deux hommes vinrent les récupérer. Il grogna, mais la souleva. Elle n’était pas lourde, seulement encombrante, comme ce qu’on laisse volontiers aux autres.

Le 28 mars, le ciel était clair sur la rade, avec un vent froid sous les portes. Toulon jouait son seizième de finale ailleurs, sur terrain neutre, et les nouvelles arrivaient mal. Les habitués entraient, ressortaient, demandaient si quelqu’un savait. Le transistor parlait trop vite, puis plus du tout.

Dans l’après-midi, un client utilisa le téléphone du café. Lorsqu’il sortit de la cabine, Marcel comprit avant qu’il parle.

— Alors ?

L’homme secoua la tête.

— Aurillac a gagné.

Le score circula : onze à sept. Le Stade aurillacois éliminait Toulon. Lucette ne demanda pas comment ; elle ne voulait pas donner au chagrin des détails inventés.

Marcel s’assit lourdement.

— C’est à cause de tout ça. Les histoires de mairie, les conditions, les riverains…

— Non, dit Lucette.

— Non quoi ?

— Tu ne vas pas prendre cette rue, trois barrières et nos mauvaises humeurs pour expliquer un match que tu n’as pas vu.

Mireille posa une main près du journal.

— Ils ont perdu. C’est déjà assez.

Le café se vida tôt. Dehors, les gens gagnaient le port, les autobus, les immeubles de Besagne. La qualification avait ouvert une fenêtre ; elle venait de se refermer.

Le lendemain, Gabriel apporta une enveloppe des services. L’essai avait été relevé. Le passage dégagé serait étudié pour d’autres journées, avec des horaires à préciser et sans garantie de reconduction. Les services demandaient les remarques des commerçants.

Lucette plia la lettre et la glissa dans son carnet.

Ce n’était ni une victoire ni un refus. Seulement une suite possible, étroite et réelle.

— On répondra, dit-elle.

— Comme des fonctionnaires ? demanda Marcel.

— Non. Comme des gens qui veulent pouvoir rentrer chez eux.

Elle regarda la rue calme, puis le journal ouvert sur le comptoir.

La mairie pouvait aider à tenir un passage. Le quartier pouvait apprendre à ne pas se bloquer lui-même. Mais ni l’un ni l’autre ne pouvait refaire onze à sept.

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