Le maire de Montcourt
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Chapter 3

Le maire sortant

L’été passa sans maisons nouvelles.

Chaque matin, avant l’école, Baptiste regardait derrière la grille. Il cherchait un panneau, des piquets orange, une pelle mécanique, n’importe quel signe lui permettant de dire : ça y est. Il ne trouvait que le parking, l’herbe et les enfants courant avant la sonnerie.

Un matin de septembre, il demanda :

— Ils ont oublié leur projet ?

Claire resserra son écharpe. La route de Moret grondait déjà.

— Je ne sais pas s’ils l’ont oublié. Mais le terrain n’a pas changé.

— Pourtant, ils avaient voté.

— Le conseil avait autorisé une vente. Après, il peut y avoir des démarches, des délais, d’autres décisions. Ou rien pendant un moment.

— Donc ce n’est pas fini.

— Non.

La réponse restait mauvaise, mais elle était nette.

Il garda dans son cartable la feuille où il avait écrit : 14 contre 3, puis : pas fini. Il ne la montrait à personne. Les adultes avaient voté, et le monde n’avait pas obéi tout de suite.

À l’automne, Claire rentra avec un dossier emprunté à une voisine. Elle le posa entre les devoirs de Baptiste et son sac encore fermé.

— Regarde. Ça va peut-être t’intéresser.

Le titre disait : SMEP Nemours-Gâtinais. Plus bas, Baptiste reconnut le nom de Jean-Marc Pannetier.

— Il parle encore du terrain ?

— Pas exactement. Il travaillait dans un comité sur un document appelé le SCoT.

— Un scot ?

— Pas un bruit de ballon. Un document pour prévoir comment plusieurs communes s’organisent : logements, routes, entreprises, espaces naturels.

Cela semblait beaucoup trop grand pour tenir dans un dossier.

Claire ouvrit une page où plusieurs communes étaient nommées.

— En janvier 2018, Monsieur Pannetier a demandé que la révision avance plus vite, pour inclure de nouvelles communes.

— Mais notre école est ici.

— Oui, mais les voitures devant l’école viennent parfois de loin. Moi, je travaille à Nemours. D’autres vont ailleurs. Les camions de la zone artisanale ne s’arrêtent pas à la limite de Montcourt-Fromonville. Les routes, l’eau du Loing, les gens qui cherchent à se loger : tout cela dépasse notre rue.

Le lendemain, ils attendirent longtemps pour traverser la route de Moret. Une file de voitures remontait vers Nemours. Baptiste serrait la main de Claire.

— Elles viennent toutes au SCoT ?

Elle rit.

— Non. Mais elles montrent pourquoi on ne peut pas réfléchir à la circulation avec seulement notre trottoir.

Il regarda les véhicules partir vers le nord, puis pensa au canal et au Loing, qui continuait sans demander à quelle commune il appartenait. Le terrain de l’école restait important, mais ce n’était plus une île derrière sa grille.

À la maison, il écrivit lentement :

Si on change près de l’école, qui regarde les voitures ?

Claire lut par-dessus son épaule.

— C’est une bonne question.

— C’est pour le SCoT ?

— Peut-être pour plusieurs personnes. Mais pour savoir ce qui arrivera ici, il faudra surtout suivre les documents de la commune.

— Alors on demandera le prochain.

Claire débarrassait la table, fatiguée.

— Oui. On demandera ce qui est public et ce qu’on peut vérifier.

Rue Grande, les travaux continuaient par morceaux. Les barrières quittaient un trottoir pour s’installer plus loin. Une tranchée était rebouchée devant une maison ; cinquante mètres après, une autre s’ouvrait près d’un portail.

— La chenille a déménagé, annonça Baptiste.

— La chenille enterre les réseaux, rectifia Claire.

— Elle déménage quand même.

Ils prirent un détour par une rue étroite. Claire consulta l’heure et accéléra. Baptiste trottina derrière elle.

— C’est embêtant, les travaux.

— Oui.

— Alors pourquoi on les fait ?

Elle ralentit.

— Parce que ce qui gêne aujourd’hui peut servir longtemps. Mais ça ne rend pas le détour agréable.

Baptiste regarda les ouvriers. Les décisions ressemblaient peut-être à cela : on creusait, on attendait, on refermait, puis on recommençait plus loin.

Au printemps 2020, les rues changèrent sans chantier. Elles devinrent calmes. Les voitures passaient moins souvent. Les voisins se parlaient de loin. Claire travaillait parfois à la table de la cuisine, avec son téléphone et des papiers près de la corbeille à pain.

Baptiste entendait à la télévision des mots qu’il comprenait mal.

— C’est la mairie qui décide qu’on ne peut pas faire comme avant ?

Claire leva les yeux de son écran.

— Certaines décisions viennent de l’État, d’autres des communes. En ce moment, il faut surtout faire attention à ce qu’on sait vraiment.

Il accepta. Il avait appris que les adultes ne possédaient pas tous les plans dans leur tête.

Lorsqu’ils passèrent devant le château-mairie pour une démarche, Baptiste s’arrêta devant la porte. Il se souvenait des photographies de Marceline, du château en travaux au début des années 1990, avant qu’il existe. Le domaine appartenait à la commune depuis longtemps et le bâtiment était devenu mairie au début du mandat de Jean-Marc Pannetier.

Cette fois, il ne récita pas les dates.

— Le château reste, même si le maire change, dit-il.

— Oui.

— Et les dossiers aussi.

— Surtout les dossiers.

Cela le rassura. Le maire n’était plus le propriétaire d’un grand bâtiment ni le chef d’un royaume de papiers. Il occupait une fonction, pour un temps, dans un lieu où les habitants pouvaient demander, déclarer, lire, contester parfois.

Le 25 mai, Claire trouva le procès-verbal de l’installation du nouveau conseil municipal. Elle le lut près de la fenêtre, puis appela Baptiste.

— Tu te souviens de Monsieur Pannetier ?

Il hocha la tête.

— Il était maire depuis longtemps.

— Depuis 1995. Là, il ouvre la séance comme maire sortant.

Baptiste suivit son doigt.

— Ça veut dire qu’il s’en va ?

— Qu’il n’est plus maire après cette installation.

Elle lui montra le nom de Michaël Beugin, élu maire avec quinze suffrages exprimés.

— Et Monsieur Pannetier ?

— Il ne fait pas partie du nouveau conseil.

Baptiste resta silencieux. Dans sa tête, la mairie et Jean-Marc Pannetier avaient longtemps été attachés l’un à l’autre, comme le portail de l’école et la sonnerie.

— Est-ce que le nouveau maire va changer le terrain ?

Claire ne fit pas semblant de savoir.

— Je ne peux pas te le dire. Le projet peut continuer, être modifié, attendre ou ne pas aboutir. Il faudra regarder les prochaines décisions.

— Alors on ne dit pas qu’il va faire quelque chose.

— Non. On demande ce qui est décidé.

Baptiste reprit sa feuille de l’automne. Sa question sur les voitures avait une tache de jus de pomme, mais les lettres tenaient encore.

— On peut écrire ?

Claire prit une chaise.

— À qui ?

— À la mairie. Pas au maire comme s’il avait tout dans sa poche. À la mairie.

Il dicta pendant que Claire écrivait :

Nous voudrions savoir s’il y a une nouvelle décision ou un document public sur le terrain près de l’école, le parking et la cour. Nous voudrions aussi savoir si la circulation est étudiée.

— Tu veux signer ?

Baptiste écrivit son prénom, grand et penché. Claire ajouta le sien, puis envoya le message.

— Maintenant, on attend ?

— Maintenant, on a demandé. Ce n’est pas pareil.

Le soir, Baptiste étala une grande feuille sur le sol du salon. Il dessina Montcourt-Fromonville comme il la parcourait : leur maison dans les lotissements, la route de Moret, l’école, la rue Grande et ses chantiers, le château-mairie, le canal, les fossés, les maisons anciennes vers Fromonville, puis la zone artisanale du Camp.

Il ajouta trop de voitures, une mère pressée, un homme avec un sac, des enfants devant la grille, des gens autour d’une table. Trois étaient assis un peu à l’écart, parce que les trois voix du vote ne devaient pas disparaître.

Dans un coin, il traça quatre colonnes.

Dans la première : vu. La cour intacte, le parking, les barrières, la route.

Dans la deuxième : entendu. Les voisins, les inquiétudes, les promesses trop rapides.

Dans la troisième : vérifié. Le compte rendu du vote et le procès-verbal du 25 mai.

Puis il resta devant la dernière colonne.

Il écrivit : à demander.

Une flèche partait vers le terrain de l’école. Une autre allait vers la route de Moret.

Claire s’accroupit près de lui.

— Pourquoi pas « à décider » ?

Baptiste secoua la tête.

— Parce que ce n’est pas moi qui décide. Mais je peux demander.

Il plia la carte avec soin. Elle ne rentrait toujours pas dans son cahier.

Cela lui parut juste. Montcourt-Fromonville était trop longue, trop pleine de routes, d’eau, de travaux, de papiers et de voix pour tenir sur une seule page.

Finished

Le maire de Montcourt

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