Chapter 2
Quatorze voix contre trois
Quatorze voix contre trois
Baptiste posa son crayon sur l’avis que Claire avait imprimé.
Ce n’était pas un compte rendu. Il n’y avait aucun résultat, seulement la date du prochain conseil municipal, le 3 juin, et une liste de sujets en petits caractères.
— C’est tout ? demanda-t-il.
— C’est l’ordre du jour. Ça dit de quoi ils vont parler.
— Pas ce qu’ils vont faire.
— Non.
Les adultes fabriquaient donc des feuilles pour annoncer qu’ils auraient d’autres feuilles plus tard.
Il chercha école, puis terrain. Claire dut rapprocher la page de la lampe et suivre les lignes du doigt.
— Voilà : une délibération sur un terrain communal, route de Moret.
— C’est le nôtre ?
— C’est à la commune. Pas à toi au point d’y planter un drapeau.
— Pourtant, c’est derrière mon école.
Claire, qui avait retiré ses chaussures, massait son talon avec l’air de quelqu’un qui avait passé trop de temps dans les transports.
— Derrière ton école, il y a le parking, une partie de la cour, des bandes d’herbe… On ne sait pas encore ce que le conseil décidera.
— Alors on va à la réunion.
— Quelle réunion ?
— Celle où les gens parlent avant.
Claire soupira, mais sourit.
— Il y a une réunion d’habitants vendredi. On peut y passer une heure. Après, tu dors.
— Même si les adultes parlent lentement ?
— Surtout s’ils parlent lentement.
Le vendredi, la salle municipale sentait le café réchauffé, les manteaux humides et le papier. Baptiste s’installa entre Claire et Marceline, au troisième rang, les jambes dans le vide.
Près du mur, des plans reposaient sous des feuilles transparentes. Les gens les observaient avec gravité avant de regagner leur chaise. Baptiste aperçut l’école, la route de Moret et le rectangle du parking.
— C’est là ? chuchota-t-il.
Claire hocha la tête.
Au fond de la salle, un homme en veste de travail se leva, sa casquette entre les mains.
— Je veux bien qu’on améliore les écoles. Ma fille est en maternelle, je vois que les bâtiments vieillissent. Mais si on retire du terrain et qu’on ajoute des logements, les voitures vont où ?
Une femme près de l’allée prit la parole.
— Et les familles qui cherchent à se loger ? On en fait quoi ? On dit qu’il faut des enfants pour garder des écoles, mais il faut qu’ils habitent quelque part.
Baptiste se tourna vers Claire.
— Elle veut prendre la cour ?
— Elle dit autre chose. Écoute.
La femme poursuivit, les joues rouges.
— Trente et un logements, ce n’est pas rien. Pourtant, si cela aide à financer un regroupement des écoles, il faut regarder le projet. Les deux écoles sont séparées. On ne peut pas faire comme si les besoins n’existaient pas.
Marceline gardait les bras croisés.
— Les voitures ne vont pas se mettre à nager dans le canal pour arriver ici.
Claire lui lança un regard.
— Ne commence pas.
— Je ne commence rien. Je regarde la route.
Baptiste connaissait cette route : le bruit du matin, les voitures trop pressées. Il imagina trente et une familles, chacune avec une voiture, un chien et deux enfants courant vers la grille.
Sa main se leva avant qu’il l’ait décidé. Claire attrapa doucement son poignet.
— Tu veux demander quelque chose ?
Il hocha la tête, puis la secoua. La salle était devenue trop grande. Les adultes attendaient des réponses que personne ne semblait avoir.
Un homme devant eux se retourna.
— Tu voulais parler, champion ?
Baptiste baissa la main.
— Non.
La discussion continua. On demanda ce qui resterait aux élèves, si le prix du terrain suffirait pour les écoles. On parla de terrain communal, de bailleur social, de financement, de sécurité. Baptiste entendait les mêmes inquiétudes revenir : garder de la place, trouver de l’argent, loger des familles, éviter plus de voitures.
Marceline leva la main.
— Je ne dis pas qu’il ne faut rien faire. J’ai vu les maisons pousser ici, les lotissements s’allonger route de Moret. Mais on a déjà une commune étirée. On n’ajoute pas des logements comme une chaise dans une cuisine.
— On ne parle pas d’une chaise, Marceline, glissa Claire.
— Justement. Une chaise, on peut la déplacer.
Quelques personnes rirent. Marceline eut un petit mouvement de tête, satisfaite d’avoir empêché la salle de devenir trop solennelle.
Claire se leva. Baptiste sentit sa main quitter son épaule.
— Les écoles doivent être prises au sérieux. Mais comment seront pensés les trajets ? Le matin, devant l’école, c’est déjà compliqué. Je ne veux pas que les enfants deviennent le détail ajouté à la fin du plan.
Marceline ne sourit plus.
— Tu crois que ceux qui parlent de logements ont oublié les enfants ?
— Je crois qu’on peut parler des deux sans faire semblant que ça s’arrange tout seul.
Le silence dura assez pour que Baptiste veuille disparaître sous sa chaise.
Marceline baissa les yeux vers son carnet.
— Je n’ai pas dit que ça s’arrangeait tout seul.
Claire se rassit. Elle n’avait pas l’air fâchée, seulement fatiguée. Baptiste regarda leurs genoux, séparés par le sien. Les désaccords n’étaient pas toujours des disputes avec des portes qui claquent. Parfois, les gens restaient côte à côte en regardant ailleurs.
En sortant, il demanda :
— Pourquoi personne ne sait exactement ?
Claire remonta la fermeture de son manteau.
— Parce qu’on est avant le vote. Et qu’un dossier ne répond pas à tout d’un coup.
— Alors à quoi ça sert de parler ?
Marceline passa devant eux, plus lentement que d’habitude.
— À empêcher les gens de croire qu’ils sont seuls à avoir peur, déjà.
Baptiste aurait préféré une réponse avec une flèche et un cercle rouge.
Le lundi 3 juin, le conseil municipal se réunit.
Baptiste ne fut pas invité, ce qui lui parut normal mais injuste. Claire expliqua que les séances étaient publiques, mais qu’ils n’allaient pas y rester tard un soir d’école. Quand il protesta, elle lui rappela qu’il avait failli s’endormir à la réunion des habitants après avoir juré être « très disponible pour la démocratie ».
Il construisit donc une mairie avec ses cubes. Une longue brique faisait la table ; autour, il plaça quatorze personnages rouges et trois bleus.
Les rouges gagnèrent tout de suite.
Cela ne lui plut pas. Il fit tomber la table avec son coude.
Le lendemain, Claire rentra avec deux feuilles imprimées. Elle les posa sur la table de la cuisine, près des devoirs et d’une pomme oubliée.
— Le compte rendu est disponible.
Baptiste resta debout.
— Ils ont fait quoi ?
Claire lut lentement. Le conseil municipal avait autorisé la vente d’environ 2 750 mètres carrés de terrain communal route de Moret, comprenant le parking devant l’école élémentaire et une partie de la cour. Le prix était de 550 000 euros hors taxes. Le projet associé prévoyait trente et un logements conventionnés avec un bailleur social. La vente devait notamment contribuer au financement envisagé d’un regroupement des deux écoles.
— Et le vote ?
Claire posa son doigt sur la ligne.
— Quatorze voix contre trois.
— Donc ils vont prendre la cour.
— Le conseil a autorisé la vente dans ce cadre.
— C’est pareil.
— Non. Ce n’est pas encore une construction, ni le regroupement des écoles, ni une cour changée demain matin.
— Mais c’est pareil pour après.
Claire tira une chaise et s’assit.
— Je comprends que tu le ressentes comme ça.
— Quatorze, c’est trop.
— C’est une majorité.
— Les trois ont perdu.
— Oui.
Il n’aimait pas que ces chiffres tiennent sur une ligne alors qu’ils pouvaient changer le terrain où il courait chaque jour.
— Monsieur Pannetier a voté quatorze fois ?
— Non. Ce sont les conseillers qui ont voté. Le maire ne décide pas seul de vendre un terrain communal.
Baptiste se souvenait des dossiers serrés contre le bras de Jean-Marc Pannetier, au château-mairie. Il imagina les dossiers sur une table trop longue, avec des mains qui se levaient.
— Alors pourquoi on dit toujours : « le maire va faire » ?
— Parce que c’est plus court. Et parce qu’on oublie le conseil, les règles, le budget, les votes.
— Moi, je ne vais pas oublier les trois.
Claire replia le compte rendu avec soin.
Les jours suivants, la rue Grande leur donna autre chose à regarder. La cinquième tranche des travaux d’enfouissement des réseaux avait déplacé ses barrières. Une tranchée longeait le trottoir ; un panneau les envoyait vers une rue étroite, puis le canal.
— Le chantier a encore mangé le chemin, annonça Baptiste.
— Il n’a rien mangé, il enterre des réseaux.
— C’est ce qu’il veut nous faire croire.
Claire rit, puis consulta l’heure.
— Dépêche-toi. Si on fait ce détour tous les matins, je vais arriver au bureau après le déjeuner.
Près d’un espace communal, les herbes montaient entre les bordures.
— Là aussi, ils ont voté qu’on ne s’en occupe pas ? demanda Baptiste.
Marceline, qui revenait du marché avec un sac trop lourd, les entendit.
— J’ai dit la même chose l’an dernier. Pas avec les mêmes mots, heureusement.
Elle posa son sac.
— La commune a commencé à réduire les produits phytosanitaires en 2008. Depuis 2011, elle n’utilise plus de désherbage chimique dans les espaces communaux.
— Donc les herbes ont gagné ?
— Elles ont surtout profité de l’absence de poison. Ce n’est pas une victoire militaire.
Elle expliqua qu’en 2018, la commune avait envisagé l’achat d’un broyeur. Les branches réduites en morceaux, le broyat, pouvaient servir de paillage autour des plantations.
— Ça garde l’humidité et ça évite de jeter ce qu’on coupe.
Baptiste regarda les herbes autrement, sans les trouver jolies pour autant.
— Elles peuvent quand même gêner.
— Bien sûr. Un choix ne rend pas tout parfait.
Le soir, Claire ouvrit le plan local d’urbanisme approuvé en 2016. Baptiste vit des couleurs, des traits et des mots superposés.
— Voilà pourquoi on parle tant de circulation. La commune est longue, la route de Moret concentre beaucoup de trafic, et il n’y a pas un seul centre où tout serait facile.
Elle lui montra les écoles, les axes, les chemins. Le document parlait d’équipements à moderniser, de déplacements à pied ou à vélo, de transports collectifs et de lieux où les habitants pouvaient se retrouver.
Baptiste repéra la zone artisanale du Camp.
— Il y a des usines ?
— Des entreprises, surtout. Le conseil a aussi parlé de terrains là-bas. En 2016, il a autorisé la vente d’un lot à un entrepreneur.
Il suivit les lignes : l’école, la route, les maisons, le canal, les fossés, la zone artisanale.
— Il faut tout mettre dans le même problème.
— Pas dans le même problème. Dans la même commune.
Baptiste prit sa feuille où il avait dessiné le terrain derrière la grille. Il écrivit dans un coin :
14 contre 3
Puis, plus petit :
pas fini
— Je n’aime pas leur décision.
Claire posa une main près de la sienne.
— Tu as le droit.
— Et si je demande ce qui va arriver maintenant ?
— On cherchera ce qu’on peut savoir.
— Et si personne ne sait ?
Claire regarda la carte ouverte, les routes, les fossés, les rectangles de terrain si calmes vus d’en haut.
— Alors on devra attendre une autre réponse.
Baptiste repoussa son crayon.
Attendre lui parut une très mauvaise façon de décider.