Chapter 1
Le terrain derrière la grille
Au printemps 2019, Baptiste avait sept ans et connaissait la route de Moret par le bruit.
Le matin, les voitures passaient devant lui comme une rivière pressée. Certaines ralentissaient près du passage piéton ; d’autres semblaient ne pas voir l’école derrière les grilles. Claire tenait fermement la main de son fils.
— On ne traverse pas entre deux voitures, même si on est en retard.
Baptiste n’aurait jamais traversé ainsi. Il avançait d’une bande blanche à l’autre avec beaucoup de sérieux, ce qui ne diminuait guère le danger mais lui donnait l’impression d’être un explorateur.
De l’autre côté, les maisons s’étiraient. Les plus récentes avaient des jardins alignés, des haies encore jeunes et des clôtures brillantes. Plus loin, vers Fromonville, les maisons anciennes se serraient près des rues étroites, du canal et de la rue Grande.
Montcourt-Fromonville n’avait pas une grande place centrale où tout aurait été rangé : l’école, la mairie, les commerces, les habitants. La commune partait dans plusieurs directions, entre le canal du Loing, la rue Grande et la route de Moret vers Nemours.
Baptiste trouvait cela mal conçu.
Une commune aurait dû ressembler à ses cubes : une place au milieu, puis les maisons autour. On n’aurait pas eu besoin de marcher longtemps ni de traverser tant de routes.
Ce matin-là, le terrain derrière la grille de l’école lui parut plus vaste que d’habitude. Il y avait le parking, la cour, une bande d’herbe, puis les fossés où l’eau restait sombre après la pluie. Les herbes hautes pliaient sous le vent et se redressaient, comme si elles refusaient de rester couchées.
Près du portail, deux adultes parlaient sans faire attention à lui.
— … le terrain…
— … trente et un logements…
— … pour les écoles, paraît-il…
Baptiste n’entendit pas le reste. Trois mots lui suffisaient : terrain, logements, écoles.
Il serra la main de Claire.
— Maman, le maire va vendre la cour.
Claire s’arrêta.
— Qui t’a dit ça ?
— Personne. Ils ont dit terrain et logements. Et les écoles.
— Ce n’est pas exactement la même phrase.
— Mais ça veut dire ça.
Dans sa tête, les mots s’étaient accrochés. Le maire vendait le terrain ; des maisons poussaient à la place de la cour ; les enfants jouaient dans le parking, entre les voitures de la route de Moret.
Claire ne lui dit pas qu’il se trompait. Elle regarda la grille et le terrain.
— Je ne vais pas te promettre que rien ne changera si je ne sais pas ce qui est prévu.
Baptiste espérait une réponse plus simple. D’habitude, sa mère faisait disparaître les problèmes avec une explication, un pansement ou une liste sur le frigo. Cette fois, elle n’avait ni liste ni réponse.
— Alors on demande au maire.
— On peut demander des informations à la mairie. Mais il faudra regarder les documents. Un maire ne décide pas tout seul avec un gros tampon.
Baptiste imagina pourtant un énorme tampon rouge portant le mot VENDU.
Après l’école, Claire l’emmena au château qui abritait la mairie. Baptiste le connaissait de l’extérieur : pierres claires, fenêtres régulières, toit trop haut pour y lancer un ballon sans être grondé.
Un château devait contenir une famille en armure, des coffres verrouillés et au moins un fantôme. Celui-là contenait surtout des portes, des chaises, des dossiers et une odeur de cire.
Dans le couloir, un homme sortit d’un bureau avec des chemises cartonnées sous le bras. Claire le salua.
— Bonjour, monsieur Pannetier.
Jean-Marc Pannetier s’arrêta.
Baptiste l’avait aperçu près de l’école ou à des cérémonies où les adultes parlaient longtemps avant d’applaudir. Mais il ne ressemblait pas au maire de ses dessins : ni écharpe flottante, ni couronne, ni clé géante de la commune. Seulement un élu portant des dossiers.
Claire expliqua qu’ils cherchaient des renseignements sur le terrain près de l’école.
La question remonta dans la gorge de Baptiste. Il l’avait préparée tout le trajet ; elle lui semblait maintenant trop grande, comme un cartable plein de pierres.
— Vas-y, dit Claire.
Il regarda les dossiers.
— Vous allez… vendre notre cour ?
Le silence dura à peine une seconde, mais Baptiste regretta d’avoir dit « notre cour », comme s’il en était propriétaire avec son ballon et sa trousse.
Jean-Marc Pannetier ne répondit ni oui ni non. La question du terrain, expliqua-t-il, relevait d’un dossier soumis au conseil municipal. Les habitants pouvaient consulter les informations publiques au secrétariat. Il parla de délibération, de réunion et de documents.
Baptiste entendit surtout que le maire n’avait pas sorti son gros tampon.
— Donc vous ne pouvez pas décider tout seul ?
Claire posa une main sur son épaule, prête à s’excuser. Mais le maire rappela simplement que le conseil municipal examinait et votait les affaires de la commune.
Puis il reprit son chemin, ses dossiers contre lui.
Baptiste le suivit des yeux. Il n’avait pas reçu de réponse magique, mais sa peur avait changé de forme. Elle n’était plus attachée à un homme seul ; elle se cachait dans les papiers, les réunions et les mots trop longs.
Au secrétariat, Claire demanda ce qui pouvait être consulté. On lui expliqua qu’une séance du conseil aurait lieu prochainement et que l’ordre du jour, lorsqu’il serait affiché, indiquerait les sujets examinés. Pour le reste, il faudrait attendre les documents officiels après la réunion.
— Les papiers prennent leur temps, souffla Baptiste.
— Ils ont surtout besoin qu’on les lise dans le bon ordre, répondit Claire.
En ressortant, ils trouvèrent Marceline Roux près de la grille du château. Un coin de carton dépassait de son sac en toile.
— Vous avez trouvé le fantôme ? demanda-t-elle à Baptiste.
— Non. Le maire dit qu’il faut des papiers.
— Ah. Le fantôme administratif. Le plus tenace de tous.
Marceline vivait du côté de Fromonville. Elle connaissait les rues, les jardins, les raccourcis et les endroits où l’eau débordait parfois dans les fossés. Elle les invita chez elle.
Dans son salon, elle tira d’un meuble une boîte plate pleine de photographies, de cartes postales et d’enveloppes jaunies. Baptiste aimait ces boîtes : elles donnaient l’impression que les années passées avaient été rangées quelque part, avec leurs coins pliés.
Sur plusieurs photos, le château apparaissait derrière des échafaudages. Des bâches couvraient une partie des murs ; les fenêtres semblaient attendre qu’on leur rende leur lumière.
— C’était quand ? demanda Baptiste.
— Dans les années quatre-vingt-dix. Je dirais…
Marceline retourna une photo. Au dos, une date était écrite au crayon : 1996.
— Eh bien, je dirais 1996, corrigea-t-elle.
— Tu ne sais pas tout par cœur ?
— Heureusement. Si je savais tout, je serais un registre municipal, et personne ne m’inviterait à goûter.
Elle posa un doigt sur le château en travaux.
— Le domaine avait été acheté par la commune en 1984, bien avant ces photos. Puis le château a été réhabilité entre 1995 et 1997, au début du mandat de monsieur Pannetier. C’est devenu la mairie.
— Donc il n’a pas acheté le château ?
— Non. Les dates servent justement à ne pas mélanger les choses.
Baptiste observa les échafaudages. Il imagina le couloir de la mairie sans cire ni dossiers, rempli d’ouvriers, de câbles et de poussière.
Un château pouvait devenir un endroit où l’on demandait un papier d’identité, où l’on parlait d’école et où un enfant posait une question embarrassante à un maire.
En repartant, ils longèrent le canal. L’eau avançait lentement entre les berges. Des branches trempaient dans le courant ; la terre des fossés restait humide malgré le soleil.
Baptiste s’arrêta devant une touffe d’herbes hautes.
— Là, on dirait que personne ne s’occupe de rien.
— On dirait, admit Marceline.
— Et c’est vrai ?
Elle hésita.
— Je sais seulement que l’eau et les herbes comptent ici plus qu’on ne croit. Entre le Loing, le canal, les fossés et les terrains humides, ce n’est pas un jardin en pot.
Claire sourit.
— Marceline vient de dire « je ne sais pas ». C’est un événement municipal important.
— Je peux encore rentrer chez moi, répliqua Marceline.
Plus loin, rue Grande, des barrières entouraient une tranchée. Un homme en gilet fluorescent faisait ralentir les voitures d’un geste si large qu’il semblait diriger un orchestre de klaxons.
— Encore les réseaux, dit Marceline.
— Ils travaillent par étapes, répondit Claire.
— Une étape, c’est une tranche ?
— Oui.
— Pourquoi ils disent une tranche ?
— Parce que les adultes aiment découper les problèmes avant de les résoudre.
Le détour les fit passer devant des maisons anciennes, des jardins, puis des lotissements plus récents vers la route de Moret. Baptiste regarda les fenêtres, les portails, les vélos oubliés contre les murs.
La commune lui parut trop longue pour tenir dans une seule décision.
— Des familles peuvent avoir besoin de logements, dit Marceline. Il y a des gens qui cherchent à se loger près des écoles ou de Nemours.
— Et il y aurait plus de voitures, répondit Claire. La route est déjà chargée. Et si le terrain change, les enfants auront peut-être moins de place.
— Je n’ai pas dit que c’était facile.
— Moi non plus.
Baptiste ne savait pas de quel côté être. Il voulait garder la cour entière. Mais il connaissait aussi des enfants qui habitaient loin, faisaient beaucoup de voiture et arrivaient parfois essoufflés à l’école.
Devant chez Marceline, Claire consulta son téléphone. Un avis de la mairie venait d’être publié : le prochain conseil municipal se tiendrait le 3 juin. L’ordre du jour serait affiché.
— Voilà. On sait au moins qu’il y aura une réunion.
— Et après, on saura s’ils vendent la cour ?
— Après, on saura ce que le conseil aura réellement décidé. Ce n’est pas tout à fait pareil.
Le soir, Claire imprima l’avis et le posa sur la table. Ce n’était qu’une feuille courte, avec une date et des mots qu’il ne comprenait pas tous.
Baptiste prit son crayon.
— Je vais lire, dit-il. Pas choisir.
Il dessina autour de la date un cercle si épais qu’il traversa presque le papier.
Puis, sur une autre feuille, il traça le contour de sa commune : l’école, la route de Moret, la rue Grande, le canal et le château devenu mairie.
Derrière la grille, la cour était encore là.
Et le 3 juin n’était pas encore arrivé.