La lagune ne promet rien
50% · 3 / 4

Chapter 3

Le bois, le lait et les nouvelles

Quelques jours après la pluie, June envoya chercher Mara à l’atelier avec une note :

Apporte des chaussures. Et ne laisse personne appeler ça « le bon vieux temps » avant midi.

Sur la grande table, les feuilles de l’exposition étaient retenues par des tasses et un dictionnaire sans couverture. June avait tracé un itinéraire entre Gospel Flat, Bolinas Ridge, les fermes et la côte.

— J’ai besoin d’images pour la partie économique. Pas seulement de dates.

— Tu as déjà les dates.

— Les dates sont des clous. Il faut savoir ce qu’elles tenaient debout.

Elles trouvèrent Walter Haines, qui classait des photographies, dans une chemise à carreaux trop grande. June posa devant lui une image des ravins de Bolinas Ridge : troncs couchés, planches empilées, attelages dans la boue.

— Tu reconnais quelque chose ?

Walter rapprocha la photo.

— Pas le lieu exact. Mon grand-père parlait des scies, des charrettes, de la sciure partout. Il disait qu’il en retrouvait dans ses manches le soir, même après avoir lavé sa chemise.

Mara lut la note au dos : premier moulin à bois établi dans les environs en 1851 ; quatre scieries actives dans le secteur en 1858.

Après la ruée vers l’or de 1849, San Francisco avait besoin de bois, de vivres, de beurre et de fromage. Bolinas n’était pas au bout du monde pour ceux qui vendaient quelque chose ; c’était un endroit difficile depuis lequel il fallait faire partir quelque chose.

— Les planches descendaient vers la côte ? demanda Mara.

— Quand les chemins tenaient. Quand les chevaux tenaient aussi. Il y avait du travail, mais on oublie les bêtes blessées, les roues cassées, les hommes obligés d’emprunter pour acheter un attelage.

June écrivait.

— Tu peux dire ça dans l’exposition ?

Walter se raidit.

— Je peux dire que c’est ce qu’on racontait chez moi. Ne me fais pas parler comme un panneau.

— Promis.

Il tapota la photographie.

— Et ne dis pas que les arbres sont tombés tout seuls parce que San Francisco avait faim.

Sur une feuille, June avait écrit : Le bois qui a construit la baie.

Mara ajouta : et a transformé les ravins et la lagune.

June raya construit, puis le réécrivit plus petit.

À la ferme des Ortega, Elena et Luis réparaient une clôture au bord d’un pré. Le vent poussait les vaches vers l’abri ; un poteau penché tirait le fil de fer comme une couture prête à lâcher.

— Vous êtes en avance, lança Elena. Ou très en retard.

— Nous sommes historiquement confuses, répondit June.

Elena lui tendit un marteau.

— Ça se soigne avec du travail.

Mara passa une heure à tenir les poteaux pendant que Luis tendait le fil. La terre aspirait ses bottes ; lorsqu’elle voulut reculer, elle resta coincée jusqu’à la cheville.

— Très élégant, dit June.

— Démonstration sur les transports du XIXe siècle.

Elena rit, puis montra les vaches.

— Les fermes laitières, ce n’était pas une jolie image avec une baratte. Il fallait traire, nettoyer, mettre le lait en bidons ou le transformer, garder les clôtures debout. Ensuite, l’emmener avant qu’il tourne.

— À San Francisco ?

— Souvent vers les marchés de la baie. Par route, par bateau, selon le temps. Mon père disait qu’une mauvaise route pouvait coûter une journée. Une mauvaise journée, une livraison.

Mara songea aux trajets vers le robinet public, aux seaux remplis avant la nuit. Elle avait appelé cela une complication. Ici, depuis longtemps, les complications faisaient partie du travail.

À Gospel Flat, June déploya une copie de plan ancien contre le capot de sa camionnette.

— L’école ici. Des commerces là. Des maisons, le bureau de poste, les hôtels, les saloons. Et les trois églises.

— Trois ?

— C’est pour ça qu’on l’a appelé Gospel Flat.

Le plan montrait un centre rural dense, occupé par les courses, les sermons, les lettres, les affaires et les querelles de voisinage.

June sortit une légende : Un village rural uni par ses traditions.

— « Uni », c’est ton mot préféré cette semaine ?

— C’est utile.

— Il n’y avait pas trois églises parce que tout le monde était d’accord.

June pinça les lèvres.

— Tu as mieux ?

— Écris ce qu’il y avait : école, magasins, églises, logements. Les gens comprendront qu’ils se croisaient.

June replia la légende.

En descendant vers la côte, elles trouvèrent Eli près de son camion du district, occupé à vérifier une conduite.

— June m’a dit que vous vouliez déplacer des panneaux jusqu’au quai.

— Elle t’a demandé ça sans vérifier si tu avais le temps ? dit Mara.

— Évidemment.

June leva la main.

— J’ai dit : « Eli saura quoi faire. »

Eli regarda les panneaux.

— Vous ne les descendez pas aujourd’hui.

Il désigna la bande grise qui avançait entre les bancs de vase.

— À marée basse, vous prenez le vieux passage, vous vous enlisez, et vos panneaux finissent dans les algues. Attendez.

— Une heure ? demanda Mara.

— Peut-être deux.

— L’exposition ouvre dans dix jours, dit June.

— La marée ne lit pas les calendriers.

Ils attendirent sous l’auvent d’un ancien hangar. Plus loin, les restes d’installations rappelaient le quai de la F. E. Booth Company. La pêche et le commerce des produits de la mer avaient compté ici, mais le rivage n’offrait ni profondeur régulière ni sécurité facile.

— Ce n’était pas un port, dit Mara.

— C’était un endroit où l’on pouvait débarquer, parfois, répondit Eli. Barre de sable, chenaux, marées : assez pour rendre un bateau utile. Pas tranquille.

Il prit la photographie du quai apportée par June.

— Mettez ça avec les scieries et les fermes. Pas dans une case « tourisme ». Et ne mettez pas « village isolé ».

Pendant l’attente, il montra à Mara les zones où les sédiments s’étaient accumulés dans la lagune.

— Les études parlent d’une accélération après les coupes de séquoias. Plus de sol emporté des pentes, plus de matière ici.

Les arbres avaient donné des planches, des salaires, des bâtiments. Ils avaient aussi laissé la pluie arracher davantage de terre aux ravins.

June sortit une épreuve : Bolinas, un refuge préservé.

Elle la relut.

— Ah.

— C’est joli, dit Mara.

— C’est le problème.

Quand l’eau remonta, Eli et Mara portèrent les panneaux, les chaussures aspirées par la vase. June suivait avec les photographies, jurant contre le vent et son idée d’exposer dehors.

Le retard coûta l’après-midi. June voulait encore ajouter le séisme de 1906, la goélette Owl, Marconi, les routes automobiles, les hôtels et les cottages des années 1920.

— Si on les aligne tous, personne ne lira rien, dit Mara.

— Ils comptent.

— Alors il faut qu’ils répondent à quelque chose.

Elles choisirent une frise : le séisme du 18 avril 1906, qui avait endommagé des bâtiments et affecté la lagune sans détruire le village ; les réparations du magasin général, de l’écurie et des maisons ; puis l’Owl, qui avait transporté passagers, provisions et marchandises entre Bolinas et San Francisco de 1911 à 1933.

À côté, une image d’antennes : le poste émetteur Marconi, installé en 1913-1914 et relié au poste récepteur de Marshall. Les messages partaient par Morse vers les navires, tandis que les marchandises dépendaient encore de la route et de la marée.

Enfin, les années 1920 : automobile, routes améliorées, excursions, hôtels, épiceries, restaurants et cottages de location. Plus de visiteurs, sans miracle géographique ; les pentes restaient raides et les tempêtes pouvaient fermer le passage.

La presse s’arrêta au milieu du tirage.

— Non, dit June.

Eli ôta le capot, observa la pièce fendue.

— Tu as une vis de rechange ?

— J’ai des lettres de lecteurs furieux.

— Pas au bon diamètre.

Il revint avec une petite pièce coupée et limée dans un atelier voisin. Mara tenait la lampe pendant qu’il l’ajustait, les doigts noirs de graisse. La presse repartit, assez régulièrement pour imprimer.

June prit la première feuille.

— Titre ?

Mara regarda la frise, les arbres, le lait, le quai, le bateau, les antennes, les routes.

Difficile d’accès, jamais coupée du monde.

Eli essuya ses mains.

— Ça, au moins, c’est exact.

Puis il ajouta :

— Et ça ne change rien pour ta cabane.

La colère serra la gorge de Mara, puis retomba.

— Je sais que ça ne change rien.

Eli hocha la tête, sans la croire tout à fait.

Dehors, la marée remontait dans les chenaux. Bolinas avait vendu du bois, du beurre, du poisson, des chambres et des nouvelles ; elle avait reçu des bateaux, des ondes, des routes et des gens venus chercher autre chose. Rien de cela n’avait supprimé ses limites. Mara commençait à comprendre que son idée d’une vie simple reposait aussi sur des travaux, des réseaux et des attentes dont elle n’avait pas voulu voir le prix.

We collect anonymous reading progress to improve Narrative Lab.