Chapter 2
Les noms sous la carte
Le lendemain, June avait étalé sur la grande table de l’atelier une carte moderne de la lagune, une reproduction jaunie d’un plan de rancho et trois feuilles pour l’exposition. Sur la première, une rangée de petits cercles bruns.
Mara s’arrêta.
— Qu’est-ce que c’est ?
— Les villages Guaulen. Enfin, les villages probables. Ça donnera aux gens une idée.
Ayla, près de la presse, ne retira pas son manteau.
— Non.
June leva son crayon.
— J’ai écrit « probable ».
— Tu as mis des maisons sur une carte. Les sources associent Bolinas Bay à une communauté appelée Guaulen. Elles permettent de penser qu’il y avait des villages autour de l’actuelle lagune, pas de décider qu’ils étaient ici ou là, encore moins de dessiner des rues jamais relevées.
Les cercles rendaient la page vivante. C’était le problème.
— On peut les enlever, dit Mara.
June soupira.
— Une carte sans points s’excuse.
— Alors qu’elle s’excuse, répondit Ayla. Elle sera plus honnête.
June effaça les cercles, laissant des ombres grises.
— Très bien. Qu’est-ce qu’on met ?
Ayla écrivit sur une feuille vierge : La région de Bolinas Bay est associée dans les archives à la communauté Guaulen. Les emplacements précis de ses villages ne sont pas connus avec certitude.
— Ça. Et aucune phrase qui parle au nom de tous les Coast Miwok. Je peux contribuer au projet, mais je ne suis pas une preuve vivante au bas de votre panneau.
June hocha la tête.
— Les incertitudes restent visibles, même si ça ruine ma composition.
— Les marges survivront, dit Ayla.
Mara sourit. June lui lança un regard accusateur, mais souriait aussi.
Dans une boîte prêtée par une collection locale, Ayla sortit des photocopies de registres missionnaires, des transcriptions et des notes. Mara se pencha sur une page d’écriture espagnole inclinée, dont l’encre pâlissait par endroits.
Ayla posa l’index sur un nom.
— Constantina Telpela. Le 30 juin 1787, elle est la première personne associée aux Guaulen que les registres identifient comme baptisée à Mission Dolores.
— On peut mettre son nom en grand, dit June.
— Non. Pas seule, comme si elle ouvrait une histoire pour nous. Son nom est une trace, pas un portrait. Nous ne savons pas assez pour raconter sa vie à sa place.
Mara relut le titre préparé par June : Les premiers habitants de Bolinas entrent dans l’histoire écrite.
Elle le raya.
— Celui-ci aussi doit partir.
— Pourquoi ?
— Parce qu’ils existaient avant qu’un registre les inscrive.
Ayla regarda Mara, puis le document.
— Écris : « Les archives missionnaires conservent certains noms. » C’est moins satisfaisant. C’est plus vrai.
Entre 1800 et 1805, d’autres pages faisaient apparaître des Guaulen baptisés, principalement à Mission Dolores. Les notes permettaient d’en identifier cent onze. June avait composé le nombre en énorme caractère gras.
Ayla prit le plomb entre deux doigts.
— Pas comme ça.
— Cent onze, c’est important.
— Oui, mais ce n’est pas le total d’une communauté, ni une liste complète de ceux qui ont vécu ici, survécu, fui, été déplacés ou sont restés hors des registres. C’est ce que l’administration missionnaire a enregistré.
Mara retira les chiffres de la maquette.
— On les remet dans le texte, avec la limite.
June la fixa.
— Tu deviens difficile.
— J’essaie d’éviter de rendre les choses faciles pour de mauvaises raisons.
June nota : 111 personnes Guaulen identifiables dans les registres de baptême connus ; chiffre incomplet, produit par les archives missionnaires.
Puis elle repoussa les papiers.
— Il faut sortir. Sinon, nous finirons par croire que Bolinas tient dans une boîte en carton.
Elles descendirent vers la lagune avec leurs carnets. Le vent couchait les herbes, agitait les roseaux. Un ruisseau courait entre des racines sombres ; la pluie de la veille avait gonflé l’eau et laissé aux pierres un éclat froid.
Ayla ne fit pas de discours. Elle s’arrêta pour montrer l’eau calme, les collines où passait le gibier, les plantes des zones humides, les arbres plus haut sur les pentes.
Mara nota : poissons, coquillages, plantes, gibier.
Ayla lut par-dessus son épaule.
— N’écris pas une liste de provisions. Les milieux fonctionnaient ensemble. On se déplaçait selon les saisons et les ressources. Littoral, ruisseaux, prairies, forêts : pas des décors séparés.
Plus haut, la pente s’ouvrait sur une prairie.
— Les ranchs ont utilisé ces espaces pour le bétail, reprit Ayla. Mais ils n’étaient pas vides avant les éleveurs. Le feu contrôlé aidait à maintenir certains endroits ouverts et à favoriser des plantes utiles.
June, essoufflée, regarda la prairie.
— Donc pas « nature intacte ».
— Tu peux, dit Ayla, si tu veux que quelqu’un te corrige au marqueur rouge.
— Je déteste ce village, murmura June.
— Tu l’aimes surtout quand il t’oblige à recommencer, dit Mara.
La pluie arriva d’un coup. Elles coururent jusqu’à la cabane de Mara, June protégeant les carnets sous sa veste. À l’intérieur, l’eau tombait déjà d’une fente du toit dans le seau près de l’évier sec.
— Voilà une maison qui a beaucoup d’opinions sur l’eau, dit June.
Ayla, trempée jusqu’aux manches, regardait un brouillon accroché près de la fenêtre : Après les missions, les Guaulen disparaissent des documents.
— Cette phrase-là doit recommencer.
June baissa les yeux.
— Je voulais dire qu’ils n’apparaissent plus de la même façon.
— Alors écris cela. « Disparaître », c’est commode pour ceux qui arrivent ensuite. Il y a eu les déplacements, les baptêmes imposés ou contraints, le travail colonial, les maladies. Les missions ont bouleversé les communautés. Elles n’ont pas effacé les descendants.
Le seau reçut une goutte lourde.
— Les Coast Miwok existent encore, ajouta Ayla. Les archives sont pleines de silences. Ce n’est pas aux silences de décider qui existe.
Mara décrocha le brouillon et retrouva sa propre phrase : La région devint ensuite disponible pour les ranchos et les futurs propriétaires.
La honte lui monta au visage.
— Celle-ci est pire.
Personne ne la contredit.
Le lendemain, elles revinrent avec une carte de l’Alta California et des copies de documents fonciers. Mara aligna les dates : 1821, indépendance du Mexique ; années 1830, sécularisation des missions ; 11 février 1846, Rancho Las Baulines officiellement accordé à Gregorio Briones.
La concession entourait l’actuelle lagune.
June sortit une étiquette imprimée.
— Rancho Tomales y Baulines, propriété de Briones…
Ayla la prit avant qu’elle ne la colle.
— Non. Ce sont deux histoires foncières distinctes. Le Rancho Las Baulines est celui de Gregorio Briones ; le Rancho Tomales y Baulines est lié à Rafael García. Les mélanger ne simplifie pas la carte. Ça la rend fausse.
June déchira l’étiquette.
— J’aurais dû vérifier.
— C’est pour ça qu’on vérifie ensemble.
Après la conquête américaine, Mara ajouta la confirmation du titre : le 9 janvier 1866, les États-Unis brevetèrent le Rancho Las Baulines au nom de Briones, pour 8 911,34 acres. Deux gouvernements, deux langues, deux dates sur le même sol.
Elle relut son paragraphe sur la cabane : sa parcelle, son achat, son droit d’y vivre. Puis barra : légitimement disponible depuis toujours.
Elle écrivit : Un titre foncier explique un acte de propriété. Il ne prouve pas que la terre était vide avant lui.
Ayla lut la phrase, et son visage se relâcha.
— Tu peux garder celle-là.
Le soir, Mara rangea les feuilles corrigées. Elle n’avait toujours pas d’eau courante, ni de solution pour vivre dans sa cabane. Pourtant, elle ne cherchait plus dans les cartes une phrase qui lui donnerait raison.
— Qu’est-ce que tu acceptes réellement de voir publié ? demanda-t-elle à Ayla.
Ayla remit son manteau.
— Les noms, avec leurs limites. La présence ancienne, sans carte inventée. Les pratiques du paysage, sans romantisme. La violence des missions, sans adoucissement. Et les descendants, sans m’utiliser pour fermer la discussion.
— D’accord.
— Non. Tu essaieras de le faire. C’est différent.
Mara acquiesça.
Dehors, la pluie avait cessé. La lagune restait invisible derrière les collines, mais Mara pensa aux points effacés, aux noms trop petits dans le registre, aux lignes de propriété tirées sur un sol déjà habité. Elle rentra vers sa cabane avec les feuilles sous le bras, sans chercher à faire parler le papier plus vite qu’il ne le pouvait.