Chez Georges
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Chapter 3

Ceux qui reviennent

À vingt-deux heures passées, la clochette se tut. Georges retourna le panneau de fermeture ; Minouche éteignit la moitié des lumières. Sans tasses sur le zinc ni voix dans la salle, le Comptoir des Canettes paraissait plus étroit.

Dans la cave, Claire avait poussé les caisses contre le mur. Restait un tabouret, deux chaises et un passage vers l’escalier. Samir tenait sa guitare contre son manteau. Marcel descendit derrière lui, avec l’étudiante de la fenêtre, qui gardait son livre sous le bras.

Marcel leva les yeux vers le plafond bas.

— Si je me cogne, je réclame un café gratuit.

— Vous le réclamez déjà, dit Claire.

— Mais là, j’aurai un motif sérieux.

Samir accorda sa guitare ; les cordes sonnaient court dans la pierre humide. Claire resta près de l’escalier, son cahier contre elle. Elle avait préparé une phrase pour rappeler que personne n’était venu assister à un spectacle. En voyant Samir pâlir, elle y renonça.

Il chanta un train manqué, une chambre trop chère et une fenêtre sur un mur. Sa voix trembla. Au deuxième couplet, il perdit un mot, s’arrêta, recommença.

Personne ne l’aida.

Une bouteille roula à l’étage. Tous levèrent la tête. Georges apparut en haut de l’escalier.

— Qu’est-ce que c’est ?

— Un homme qui cherchait quelqu’un, répondit Minouche. Il a cru que c’était ouvert.

On entendit une demande de vin, la réponse de Georges, puis la porte. Samir gardait les doigts sur les cordes.

— On s’arrête ?

Minouche descendit deux marches.

— Il reste une demi-heure. Doucement. Et tu ne recommences pas chaque chanson trois fois.

La deuxième fut plus nette. L’étudiante suivait les paroles avec une attention si grave que Claire retint un sourire.

Quand Samir posa sa guitare, Claire ouvrit son cahier.

— J’ai un texte.

Elle ne dit pas qu’il était d’elle. Elle lut l’histoire d’un homme qui rentrait chaque soir par la même rue et regardait une fenêtre éclairée au troisième étage.

À la fin, Marcel bougea sur sa chaise.

— La fenêtre, on l’avait comprise avant le dernier vers.

Claire referma presque son cahier.

— C’est tout ?

— Non. Le début tient. Après, tu expliques au lieu de laisser comprendre.

Il parlait comme devant une porte d’armoire qui fermait mal : sans douceur, parce qu’il voulait qu’elle ferme.

— Et moi ? demanda Samir.

Marcel se gratta la joue.

— Tu choisis le train ou la fille. À la fin, tu veux garder les deux. Alors tu ne gardes rien.

Samir baissa les yeux.

— Le train. La fille, tout le monde la fait attendre.

Marcel inclina la tête.

Georges appela :

— Cinq minutes.

Ils n’en prirent pas six. Samir chanta encore, plus bas. Claire ne lut rien d’autre. Lorsque Georges descendit éteindre la lampe, l’étudiante tapa deux fois dans ses mains ; les autres suivirent, gênés.

— La cave est toujours froide, conclut Marcel en remontant.

— Et la musique ? demanda Samir.

— Elle a moins froid qu’avant.

Le lendemain, le Comptoir rouvrit à l’heure. Les caisses reprirent leur place ; Minouche ne laissa rien dans l’escalier.

Samir passa avant midi. Il demanda où mettre les bouteilles vides et ne parla pas de chanson. Georges lui indiqua le fond de la réserve. L’étudiante revint avec une amie ; elles commandèrent deux cafés près de la fenêtre. Marcel ne dit rien pendant plusieurs jours.

Claire nota la date de l’essai, l’heure, le nombre de chaises et le bruit de la bouteille. À côté, elle écrivit : « Passage libre. Une seule voix à la fois. » Puis raya : « À refaire bientôt. »

Une semaine passa. La pluie assombrit la rue des Canettes dès l’après-midi. Marcel entra, des copeaux collés au manteau, posa sa monnaie et demanda son café.

— Le garçon au train, il travaille encore ?

— Samir ? Il passe le mardi.

— Tant mieux.

— Vous réclamez une nouvelle soirée ?

Marcel souffla sur son café.

— Je réclame rien. Je demande s’il travaille.

Le mardi suivant, Samir arriva sans guitare. Il donna à Claire une feuille pliée où le refrain avait changé. Elle la lut debout entre deux clients. Tout n’était pas meilleur, mais le train allait quelque part.

— Marcel avait raison, dit Samir.

— Ne lui disons pas trop vite. Il deviendrait insupportable.

À la fermeture, Claire remit la feuille dans son cahier, avec les règles. La cave resta fermée. Pourtant, le samedi suivant, l’étudiante revint seule et demanda si Samir passait toujours le mardi. Minouche répondit qu’ici, on pouvait surtout être sûr du café et des horaires.

Ce n’était pas une promesse de musique. C’était peut-être ce qui empêchait le reste de disparaître.

Dans la rue, certains disaient déjà « chez Georges » pour parler du Comptoir des Canettes. L’expression passait d’une bouche à l’autre, avec les demandes de savon, les nouvelles d’atelier et les rendez-vous manqués.

Bien plus tard, le souvenir du lieu donnerait davantage de place à son sous-sol. À la fin des années 1950, l’établissement évoquerait une « Cave à Chansons ». Dans les années 1960, Chez Georges serait plus solidement associé aux caves, aux chansons à texte et aux cabarets de la rive gauche. Des photographies, des articles et des récits en garderaient trace.

Ils ne prouveraient pas ce qui s’était passé ce soir-là, en 1952, dans une cave froide et encombrée. Mais Samir était revenu, Marcel avait posé une question, l’étudiante avait retenu un jour. Quand la clochette sonna, Claire reprit son torchon et regarda entrer le client suivant.

Finished

Chez Georges

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