Chapter 1
La clochette et le comptoir
À l’automne 1952, la clochette sonnait avant même le jour.
Claire Martin souleva le rideau métallique avec Minouche. La rue des Canettes gardait une lumière grise entre ses façades ; des fenêtres s’ouvraient, un rempailleur installait son matériel. De l’atelier de Marcel Roux venait une odeur de bois coupé, mêlée au café qui chauffait derrière le comptoir.
Le commerce s’appelait officiellement Le Comptoir des Canettes. Depuis la reprise récente, certains disaient déjà :
— Je passe chez Georges.
Minouche aligna sucre, savon, conserves et café. Claire vérifia le pain livré la veille : six miches, pas une de plus. Elle glissa son petit cahier brun sous la caisse. Entre deux pages de comptes, elle avait recopié quatre vers durant la nuit. Elle referma vite quand Minouche passa près d’elle.
Un voisin entra avec un panier vide.
— Vous avez du sel ? Juste de quoi tenir jusqu’à demain.
Minouche lui tendit un paquet. Il compta ses pièces, en retira une, puis la remit.
— Le charcutier a reçu quelque chose ?
— Pas encore. Il attend sa livraison.
Il repartit avec son sel et cette nouvelle.
— Il aurait pu acheter ça ailleurs, dit Claire.
— Ici, il sait ce qui manque et ce qui arrive, répondit Minouche.
Marcel Roux entra, manches tachées de colle et copeaux au revers.
— Un café. Vite, si possible.
Claire le servit.
— Le fournisseur m’annonce trois semaines pour le vernis. Il en fallait deux.
— Il a augmenté le prix ? demanda Minouche.
— Il ne l’a pas écrit, donc oui.
Il regarda dehors.
— On voit passer des gens qu’on ne connaît pas.
— On en voyait déjà.
— Pas avec ces chaussures-là.
Deux jeunes descendaient vers la rue Dauphine, les mains dans les poches. Depuis la Libération, Saint-Germain-des-Prés attirait une jeunesse qui parlait de jazz, de caves et de nuits longues. Rue des Canettes, pourtant, les boutiques ouvraient tôt ; artisans et commerçants vivaient souvent au-dessus de leur travail.
— Le charbon a encore monté, ajouta Marcel. Mon voisin ne chauffe plus que la pièce du devant.
Minouche raya un chiffre sur l’ardoise près de la machine à café.
— Alors le café reste à ce prix. Mais pas de deuxième tasse offerte aujourd’hui.
— Je n’en demande qu’une.
— Tu la demanderas demain.
Une jeune femme entra, un livre de poche serré contre elle.
— Je peux attendre ici ? Mon amie sort du métro à Odéon.
— Avec un café, oui.
— Si ce n’est pas trop cher.
Elle s’installa près de la vitre et rouvrit son livre. Claire l’observa. Elle aussi aurait voulu rester seule avec des phrases, sans les cacher entre deux listes de courses.
La porte s’ouvrit encore. Un garçon apparut avec une guitare.
— Je cherche un endroit où répéter. Pas longtemps. Je loge près d’Odéon, et mes voisins frappent au mur dès que je chante.
— Vous chantez fort ? demanda Marcel.
— Pas toujours.
— Alors ils frappent par précaution.
Le garçon sourit, embarrassé.
— Samir Lévy.
Il cherchait une arrière-boutique, un local, n’importe quoi. Claire regarda l’escalier étroit vers la cave.
— Il y a peut-être de la place en bas.
Georges Abbe entra alors, une caisse contre la hanche, un carnet sous le bras. Il salua, posa la caisse près de l’étagère et considéra l’escalier.
— En bas, il y a surtout des bouteilles vides et des cartons.
— On pourrait déplacer ce qui gêne, dit Claire.
— Et les mettre où ?
Georges ouvrit son cahier de comptes, inscrivit le prix de la livraison et tira un trait sous la somme.
— Le marchand veut être réglé avant la prochaine commande. Si on casse des bouteilles en déménageant, nous les payons. Si les voisins se plaignent du bruit, c’est encore nous.
— Samir ne demande pas un cabaret, dit Claire.
— Je voudrais seulement essayer mes chansons, répondit-il.
Le cahier brun pesa sous la caisse. Claire voulut dire qu’elle écrivait aussi, qu’elle connaissait la honte de relire ses lignes à voix basse. Mais Marcel était là, Georges comptait, et le livre de l’étudiante semblait plus respectable que ses pages cachées.
Georges referma son carnet.
— Les tickets ont disparu, les files aussi. Pas les dépenses. Il faut payer les fournisseurs et garder ceux qui viennent pour du pain, du savon ou un café.
Claire regarda Marcel, l’étudiante, Samir et sa guitare. Ils étaient venus pour des raisons différentes ; le comptoir les avait réunis sans l’avoir prévu.
Elle sortit son cahier et l’ouvrit à une page vierge.
— D’accord. Pas d’aménagement, pas de spectacle. Je fais l’inventaire de la cave : ce qui peut bouger, ce qui doit rester, et les règles pour ne gêner personne.
Minouche lui tendit un crayon.
— Commence par les règles. Après, tu compteras les caisses.
Georges ne souriait pas, mais il ne disait plus non.
La clochette tinta encore. Quelqu’un entrait demander du café.