Chez Georges
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Chapter 2

La cave n’est pas une promesse

Dès le lendemain, Claire descendit à la cave avec un crayon, son cahier, une lampe à pétrole et la feuille pliée en quatre que Minouche lui avait donnée.

— Ce qui reste. Ce qui peut bouger. Ce qui ne doit pas bouger.

La cave sentait la pierre humide, le bois et le vin ancien. Des caisses de bouteilles vides occupaient un mur, des cartons de conserves l’autre. Deux chaises dépareillées, un présentoir tordu et des bouteilles pleines étranglaient le passage.

Claire compta tout deux fois.

Samir la suivit, sans sa guitare.

— Alors ?

Elle leva la lampe vers le plafond bas, puis l’escalier qui finissait presque contre les caisses.

— On n’y installera pas un orchestre.

— Je n’ai pas demandé un orchestre.

— Tant mieux. Il n’y aurait pas la place pour leurs regrets.

Il sourit.

— À trois, peut-être.

— À quatre, si personne ne bouge beaucoup.

Pendant trois jours, entre deux clients, Claire reprit son inventaire. Elle nota les caisses fragiles, celles qu’on pouvait pousser contre le mur, l’endroit où l’on risquait de buter à la dernière marche. Pas de scène cachée, pas de miracle : seulement un sous-sol froid et utile.

Le quatrième jour, Georges descendit avec elle. Il lut la feuille, vérifia les marques à la craie, tira une bouteille d’un carton.

— Celle-ci reste là.

— Je l’ai noté.

— Et ce passage ?

— Libre, si on remonte les vides avant.

Il regarda l’escalier.

— Si quelqu’un glisse, ce n’est pas ton cahier qui le rattrape.

Claire baissa les yeux.

Georges plia la feuille et la lui rendit.

— Tu as compté sérieusement.

Ce n’était pas une autorisation, mais plus seulement un refus.

Au comptoir, les journées se remplissaient sans bruit. Marcel venait après l’atelier, des copeaux aux manches, pour son café debout et les nouvelles : un fournisseur cherchait un apprenti, un charcutier attendait sa livraison.

L’étudiante de la fenêtre revint avec son livre. Son amie ne venait pas toujours ; elle commandait pourtant un café et restait, les pages ouvertes.

— Elle paie pour attendre quelqu’un qui ne vient pas, dit Claire.

Minouche essuya une soucoupe.

— Elle paie surtout pour ne pas attendre seule.

Un voisin acheta du savon et demanda si le rempailleur avait trouvé de la ficelle. Une femme parlait d’une chambre libre près de Saint-Sulpice. Samir passait parfois, sa guitare laissée chez lui. Il aidait Claire à ranger le sucre, puis repartait vers Odéon.

Un jeudi, il fredonna en essuyant sa tasse. Trois mesures à peine.

L’homme assis près de la porte leva les yeux.

— On ne peut pas avoir le silence, ici ?

Samir se tut.

— Pardon. Je ne faisais que—

— Voilà. Vous ne faites jamais que quelque chose. Après, il y aura du chant, des copains, des gens qui descendent et remontent. On viendra boire un verre et il faudra écouter la jeunesse.

Claire posa une bouteille trop fort.

— Personne ne vous force à écouter.

— La rue n’est pas votre salon, ajouta l’homme.

Marcel entra, le manteau poudré de sciure.

— Ni le sien, dit-il en regardant Claire.

— Vous êtes tous d’accord ? Il ne faut rien changer, jamais ?

— J’ai dit ça ?

— Vous le pensez assez fort pour deux.

Marcel posa ses pièces.

— Je pense que les gens travaillent ici. C’est déjà beaucoup.

— On peut travailler sans fermer la porte à tout ce qui n’est pas pareil que vous.

Samir avait reculé près de la vitre. L’étudiante ne lisait plus. Georges, derrière le comptoir, gardait les yeux sur ses comptes.

Minouche posa son chiffon.

— Claire, les bouteilles ne vont pas se ranger seules. Marcel, ton café refroidit. Monsieur, si vous voulez du silence, ne commencez pas par faire du bruit.

L’homme se tut.

Vers la fermeture, Marcel revint régler son café. Samir attendait près de la porte.

Georges referma son cahier.

— Samir.

Le jeune homme se raidit.

— Tu as attendu trois jours sans jouer ici. Tu as aidé quand il le fallait. Claire a fait son travail. La cave reste une cave, le commerce reste le commerce.

Il regarda Minouche, clé en main.

— On peut essayer une fois. Après fermeture. Une heure. S’il y a du bruit ou si quelqu’un gêne le passage, j’arrête.

— Combien ? demanda Minouche.

— Peu. Assez pour écouter, pas assez pour encombrer.

— Pas d’affiche, pas d’argent à l’entrée. Personne ne touche aux caisses.

Marcel prit sa tasse.

— Je descendrai.

Samir hésita.

— Pour écouter, précisa Marcel. Pas pour dire que c’est bien parce que vous avez eu froid.

— Vous aurez froid aussi, dit Claire.

— Alors je jugerai plus vite.

Le jour prévu, une livraison arriva tard. Georges rentra les caisses pendant que Minouche rangeait les bouteilles. Puis le chauffage s’arrêta. Le froid gagna le comptoir et la cave.

Claire sortit sa liste : huit noms écrits avec trop d’espoir.

Georges la vit.

— Non.

— Ils ne feront pas tous de bruit.

— On ne les connaît pas tous. Et demain, on ouvre.

Claire raya quatre lignes.

— Je les préviens.

— Préviens-les bien, dit Minouche. Ce n’est pas un spectacle.

Quand la dernière bouteille eut trouvé sa place, Georges vérifia l’escalier et les caisses contre le mur.

— Une heure. Ensuite, on ferme la cave.

Minouche prit la clé.

Claire serra son cahier. La cave ne promettait rien. Mais, pour un soir, elle pouvait laisser entrer quelques voix.

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