Chapter 2
Le compteur et la carte
Le lendemain de la marée noire, Élie trouva la pression d’eau plus basse.
Devant une maison au-dessus de la lagune, il tapota le manomètre. L’aiguille remonta à peine.
— Très convaincant.
Mme Bell attendait avec un seau vide.
— À la cuisine, ça crache comme un chat en colère.
Élie vérifia le compteur, la vanne, puis la réserve sous son abri. Le niveau était trop haut pour expliquer ce filet. Il suivit la conduite dans la terre humide et, après des racines et du verre, entendit le sifflement d’une fuite.
La réparation prit la matinée. Quand Mme Bell rouvrit le robinet, le jet frappa l’évier franchement.
— Voilà qui ressemble à de l’eau.
La fuite avait vidé presque un tiers de la réserve. Élie nota la perte, le collier de réparation, le tuyau et les heures de travail.
Au bureau du Bolinas Community Public Utility District, Samuel l’attendait devant une pompe démontée.
— Encore une conduite qui se prend pour un arrosoir ?
— Celle-ci était enterrée.
— Les pires. Elles font semblant de ne rien demander.
Depuis 1967, le district regroupait des services autrefois séparés : eau, drainage, déchets, assainissement, parfois parcs. Tous les problèmes arrivaient aux mêmes bureaux, avec des formulaires tachés de café et des habitants certains que leur urgence passait avant les autres.
Samuel prit le carnet d’Élie.
— Tu as mis le prix ?
— Oui.
— Bien. Les chiffres sans prix, c’est pour les gens qui ne portent pas les outils.
— Une fuite ne prouve pas qu’il faut fermer la porte à tout le monde.
— Non. Mais elle prouve que la porte ne tient pas avec une ficelle.
Au printemps, les appels se multiplièrent. À Big Mesa, une maison avait de l’eau le matin et presque rien au dîner. Un homme demandait aussi un compteur pour une cabane rénovée derrière son garage.
Élie répondit que la demande serait examinée, sans promettre de date.
— C’est juste une personne de plus, dit le propriétaire.
Élie regarda les tuyaux minces, les fosses septiques voisines, le chemin trop étroit pour un camion chargé.
— C’est toujours juste une personne de plus, jusqu’à ce qu’il n’y ait plus rien dans le réservoir.
L’homme le traita de fonctionnaire. Élie n’avait même pas de bureau à lui, mais il comprit : une manière de ne pas regarder les tuyaux.
Nora, elle, regardait les maisons.
Elle corrigeait des textes pour de petites publications et servait des repas deux soirs par semaine. Entre ses emplois, elle dormait chez des connaissances : une chambre avec une photographe, un canapé près de Wharf Road, une véranda fermée par une couverture.
La petite maison grise de Big Mesa restait disponible, en théorie. M. Dyer parlait du toit à réparer et du jardin qui pouvait nourrir deux personnes. Mais quand Nora demandait quand signer, il disait attendre des nouvelles sur l’eau.
En juin, elle réunit quelques occupants de logements partagés dans l’arrière-salle d’une maison. Rosa travaillait en cuisine, Martin à l’imprimerie, et deux hommes dormaient dans une cabane prêtée derrière un atelier.
Nora posa une feuille sur une caisse.
— Je ne veux pas faire une liste de plaintes. Je veux savoir ce qui se passe.
Rosa garda son tablier.
— Mon propriétaire veut louer la pièce de derrière à deux garçons, mais il dit qu’il ne peut pas demander un compteur de plus.
— Il peut déjà louer la pièce, dit Martin. Il veut surtout plus d’argent.
— Ne mets pas mon nom là-dessus, dit Rosa.
— Je n’écrirai pas les noms.
Martin eut un petit rire.
— Les propriétaires reconnaissent leurs maisons avant les gens.
Nora replia la feuille. Elle était venue à Bolinas pour les ateliers, les feuilles imprimées et les bénévoles du nettoyage. Elle avait connu Haight-Ashbury, comme beaucoup de gens de la baie, mais ce n’était pas une identité. Certains arrivaient de San Francisco, d’autres du comté ou de plus loin. Ils ne cherchaient pas la même vie. Pourtant, personne ici ne pouvait parler de liberté sans parler de loyer.
— Il y aura une réunion du district à l’automne. Qui peut venir ?
Rosa secoua la tête.
— Je travaille.
— Je peux dire que des gens ne peuvent pas venir parce qu’ils travaillent.
— Dis ça. Pas que tu parles pour nous.
Nora hocha la tête. Elle était venue pour une pétition. Elle repartit avec trois phrases et aucune signature.
En juillet, elle croisa Élie devant la maison grise. Il relevait le compteur voisin.
— Dyer attend toujours, dit-elle.
— Dyer veut savoir s’il peut continuer à louer sans rien réparer.
— Il me dit que le district l’empêche de décider.
— Le district ne lui a pas demandé de laisser un toit fuir.
Nora se raidit.
— Vous aimez bien quand les problèmes ont le visage d’un propriétaire.
— J’aime quand les gens arrêtent de croire qu’une maison apparaît parce qu’on a trouvé une clé.
— Je sais ce qu’il faut pour une maison.
— Alors vous savez qu’il faut de l’eau.
Elle croisa les bras.
— Et vous, vous savez ce que c’est de ne pas pouvoir poser son sac quelque part pendant six mois ?
Élie eut envie de dire qu’il n’avait jamais possédé de maison non plus. Cela aurait sonné comme une excuse.
— Je sais ce que c’est de devoir dire non à des gens qui pensent que je le fais par plaisir.
Nora partit.
À la bibliothèque, Ana étalait des cartes pour le dossier de la prochaine réunion. Elle ne cherchait pas à enseigner l’histoire de Bolinas. Elle voulait des documents qui résistent aux rumeurs.
Nora arriva avec ses notes, Élie avec ses relevés. Ils s’assirent de part et d’autre de la table sans se saluer.
Ana posa un plan du comté entre eux.
— Voilà ce que certains imaginaient en 1961.
Le plan Bolinas–Stinson Beach prévoyait une forte croissance résidentielle et récréative : jusqu’à 23 855 personnes dans toute la zone.
Nora suivit les routes tracées.
— Ils ont prévu les voitures ?
— Les cartes prévoient beaucoup de choses. Elles ne font pas passer les camions.
Élie posa un doigt sur Big Mesa.
— Ni les conduites. Ni un réseau d’égout complet.
Ana sortit une coupure de presse.
— En 1965, des habitants se sont opposés à deux jetées et onze maisons avançant dans la lagune. En 1969, les électeurs ont dissous le Bolinas Harbor District, créé pour développer un port.
Samuel, entré sans bruit, prit la coupure.
— Un port ici. Une idée qui avait déjà raté avant de revenir sur papier.
Ana le regarda.
— La lagune s’était envasée depuis longtemps. L’ancien port avait perdu une part de son usage. Cela ne veut pas dire que les gens qui vivaient du bois, des produits laitiers ou des bateaux étaient idiots.
Samuel reposa le journal.
— Je pense seulement qu’on ne fait pas passer des barges là où mon bateau touche le fond.
Nora regardait Big Mesa. Des milliers de lots avaient été tracés dans les années 1920. Le quadrillage donnait l’impression qu’une maison pouvait pousser sur chaque parcelle.
— Ces terrains existent. Les gens les achètent, les louent, y vivent déjà. On ne peut pas les effacer avec un stylo.
— Et on ne tire pas de l’eau d’un papier, dit Élie.
Ana glissa une feuille vierge vers Nora.
— Faites deux colonnes : ce que les gens demandent, ce qui existe réellement.
En octobre, Samuel emmena Élie vérifier une pompe près de la lagune. Le moteur protesta avant de démarrer. L’ancien port survivait dans les récits, les bâtiments de Wharf Road et quelques pieux mangés par le temps. Autrefois, marchandises et voyageurs circulaient entre Bolinas et San Francisco par l’eau. Désormais, la lagune était plus fragile, et les routes prenaient ce que le quai ne prenait plus.
— Les gens parlent du vieux Bolinas comme d’un repas de famille, dit Samuel. Ils oublient la pluie, les moteurs cassés et les gars sans argent pour une pièce.
— Tu vas défendre le moratoire ?
Samuel serra une vis.
— Je vais défendre le fait qu’on ne peut pas ajouter des maisons à une réserve qui baisse.
— Et Nora ?
— Nora veut un toit. Ça ne fait pas d’elle une promotrice.
La réunion de novembre remplit une salle trop petite. Le président rappela que l’urgence d’approvisionnement obligeait le district à examiner les nouveaux compteurs et branchements. Les élus devaient décider ; les techniciens apportaient des données, pas des ordres.
Élie posa son carnet sur la table.
— Les réparations ont réduit certaines pertes. Elles n’ont pas créé de réserve. Nous avons des baisses de pression dans plusieurs secteurs. Chaque branchement ajoute une demande durable.
— Donc votre réponse, c’est toujours non ? lança un homme.
— Le système ne peut pas promettre ce qu’il ne fournit pas.
Nora se leva après lui. Elle avait préparé un texte, mais le plia.
— Je ne demande pas qu’on ouvre tout sans limite. Mais les refus ne tombent pas sur tout le monde de la même manière. Ceux qui possèdent déjà une maison gardent leurs clés. Ceux qui louent une pièce, travaillent dans les cuisines, les ateliers, les bateaux, attendent que quelqu’un leur fasse une place.
Samuel parla sans micro.
— Si l’eau manque, les riches ne seront pas les seuls à souffrir. Les premiers à perdre du travail seront aussi ceux qui réparent, livrent, pêchent. Mais un tuyau neuf ne paie pas sa facture tout seul.
Ana prit des notes et corrigea une date quand un voisin prétendit que la lagune avait toujours été vide.
Après délibération, le conseil annonça qu’en novembre 1971, face à la pénurie, le district instaurait un moratoire sur les nouveaux branchements et compteurs d’eau.
Dehors, M. Dyer attendait Nora.
— Je retire la maison du marché. Sans compteur, je ne peux pas prendre ce risque.
— Quel risque ? Elle a déjà une arrivée d’eau.
— Je ne veux pas de problème avec le district.
— Vous ne voulez pas de problème pour vous.
— Peut-être.
Trois jours plus tard, Nora arriva à la bibliothèque avec son sac. Élie était près des cartes.
— Je peux fournir les données pour la prochaine réunion, dit-il.
— Les données ne vont pas me rendre cette maison.
— Non.
Ana tira la feuille vierge entre eux.
— Nous pouvons imprimer les prochaines réunions, les travaux prévus, les besoins de logement. Dire ce que le moratoire fait et ne fait pas. Sans promettre que le papier donnera de l’eau.
— Pas un manifeste, dit Nora.
— Pas un manifeste, confirma Ana.
Élie posa ses relevés à côté des cartes.
— Et pas seulement les chiffres.
Nora prit un crayon. Dehors, dans la nuit de novembre, un robinet gouttait quelque part. Cette fois, le bruit ne ressemblait pas à une petite fuite.