Bolinas : Le début
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Chapter 1

Le fuel sur les bottes

Le 18 janvier 1971, Nora Vale quitta San Francisco avant l’aube dans une voiture qui n’était pas la sienne.

Len, imprimeur d’affiches dans le Mission District, conduisait. Une photographe avait savon, gants et chiffons sur les genoux. Nora partageait la banquette arrière avec deux thermos, une caisse vide et un garçon de l’atelier de sérigraphie endormi contre la vitre.

On les avait appelés la veille : du fuel arrivait sur la côte. Il fallait des bras, des caisses, des couvertures.

Ils passèrent le Golden Gate sous un ciel bas et suivirent les collines du Marin.

Nora connaissait Haight-Ashbury : les chambres bondées, les vitrines peintes, les gens parlant de révolution en attendant cinq dollars. Elle y avait trouvé des amis et du travail, mais refusait que ce quartier explique toute sa vie. Ceux qui parlaient de Bolinas venaient d’ateliers, de journaux, de cuisines collectives et de groupes écologistes. Certains cherchaient à travailler; d’autres, un loyer moins cruel.

Dans son sac, Nora gardait l’adresse d’un homme qui louerait peut-être une petite maison délabrée à Big Mesa.

À chaque virage, Len jurait.

— On est sûrs que c’est par là ?

— C’est toujours par là, répondit la photographe. C’est le problème.

La voiture s’arrêta derrière une file de camionnettes. Un homme en ciré agitait les bras.

— Pas plus loin ! Prenez ce que vous pouvez porter !

Le vent coupa le souffle de Nora. Bolinas n’attendait pas les visiteurs : pente glissante, sable froid, bottes insuffisantes et odeur noire qui prenait la gorge.

Le fuel collait aux algues, aux pierres et aux plumes.

Deux pétroliers étaient entrés en collision sous le Golden Gate. La radio parlait d’environ huit cent mille à neuf cent mille gallons de fuel lourd répandus dans la baie et le Pacifique. Ici, le chiffre était sur les rochers, dans les herbes et sur un goéland qui battait une aile sans réussir à se lever.

Des habitants de Bolinas et de Stinson Beach travaillaient avec des bénévoles venus de San Francisco et d’ailleurs. Personne ne semblait commander, mais tous savaient qu’il fallait faire vite.

Nora ramassa le goéland.

— Une caisse ! cria quelqu’un.

Elle était restée dans la voiture.

Nora courut vers les véhicules. Une camionnette blanche descendait derrière elle. Le conducteur freina si brusquement qu’elle dut sauter dans le fossé.

— Vous cherchez à vous faire écraser ou à aider les oiseaux ?

— Les deux, si vous continuez.

L’homme avait de larges mains tachées de rouille, une veste de travail et l’air fatigué avant le petit déjeuner.

— Il vous faut quoi ?

— Une caisse propre. Et un endroit sec.

Il regarda l’oiseau.

— Vous avez choisi le bon jour pour demander l’impossible.

Il prit pourtant une caisse derrière son siège.

— Élie Marchand.

— Nora Vale.

— Vous êtes d’ici ?

— Pas encore.

Son regard passa sur ses bottes neuves et les voitures couvertes d’autocollants de journaux et d’ateliers.

— Alors ne traitez pas l’endroit comme une salle d’attente.

— Je tiens un oiseau qui se noie dans du pétrole. Je ne suis pas venue admirer la vue.

Élie désigna les bâtiments plus haut.

— Le local du club de pêche. S’il reste sec, on y mettra les caisses.

Le local sentait le bois humide et l’essence. Samuel Ortega arriva avec une remorque portant une vieille pompe et un moteur plus vieux encore.

— Vous avez trouvé une urgence qui réclame mon meilleur matériel.

— C’est ton seul matériel, répondit Élie.

— Donc le meilleur.

La pompe vida le local vers un fossé. Des bénévoles apportaient des oiseaux dans des caisses garnies de serviettes et notaient l’heure et le lieu où ils les trouvaient. Une femme expliquait qu’il fallait d’abord les garder au chaud avant de les envoyer vers des soins adaptés.

Nora courait entre la plage et le local, les mains collantes malgré les gants. Le travail n’avait rien d’héroïque. On glissait, on manquait d’eau chaude et de chiffons. Les oiseaux mordaient, tremblaient ou restaient trop immobiles.

Vers midi, la pompe toussa. Sa courroie pendit dans la boue. L’eau recommença à gagner le sol.

Samuel se pencha sur le moteur.

— Elle a choisi sa retraite.

— Pas aujourd’hui, dit Élie.

Nora posa une caisse.

— Dites-moi quoi faire.

— Tenez la lampe.

Samuel fouillait dans sa boîte à outils en insultant le moteur avec une précision professionnelle. Un boulon glissa entre deux planches. Nora s’agenouilla dans la boue et le trouva au toucher.

— Celui-là aussi, je le tiens ?

Élie leva les yeux.

— Oui. Merci.

La pompe repartit dans un bruit de ferraille.

Samuel sourit.

— Les machines aiment les gens qui ne leur racontent pas leur vie.

— Vous travaillez pour quoi ? demanda Nora.

— Le district des services publics. Compteurs, conduites, drainage. Les choses auxquelles personne ne pense avant qu’elles cessent de marcher.

— Vous êtes payé pour dire aux gens que leurs rêves ont besoin de tuyaux.

— Quelqu’un doit le faire.

En fin d’après-midi, Nora retrouva Élie près de sa camionnette.

— La maison de Big Mesa dont on m’a parlé. Vous pourriez voir si l’eau y arrive vraiment ?

— Vous avez déjà trouvé une maison ?

— Peut-être une location. Le toit fuit.

— Avoir une adresse n’est pas avoir de l’eau.

— Je commence à comprendre.

Il regarda les bénévoles charger les dernières caisses.

— Demain matin. Je passe dans ce secteur.

Le lendemain, la route de Big Mesa secoua Nora contre la portière. Les petites parcelles étaient séparées par des piquets, des jardins mal clôturés et des tas de planches. Il y avait des cabanes, des maisons peintes trop vite et des voitures qui ne rouleraient plus. En contrebas brillait la lagune.

La maison grise avait un toit abîmé. Son propriétaire, M. Dyer, les attendait devant le perron.

Élie ouvrit un coffret près du chemin, examina la conduite et fronça les sourcils.

— L’alimentation existe, mais elle est faible.

— Elle a toujours suffi, dit Dyer.

— Pour cette maison telle qu’elle est, peut-être.

Élie contourna le bâtiment.

— La fosse est derrière.

Le couvercle dépassait à peine de l’herbe.

— Vous avez un talent pour déplacer la poésie, dit Nora.

— La fosse ne bougera pas.

Big Mesa n’avait pas de réseau d’égout complet, expliqua-t-il. Beaucoup de maisons dépendaient d’installations individuelles. Les rues inégales et les petites parcelles venaient d’un ancien lotissement : beaucoup de lignes avaient été tracées sur le papier, sans conduite, route solide ni assainissement pour chacune.

Dyer croisa les bras.

— Ma famille est ici depuis toujours. On s’est débrouillés sans toutes ces réunions.

Élie referma le coffret un peu trop fort.

— Personne n’est ici depuis toujours.

Nora regarda la lagune, puis la maison.

— Si je la loue, je ne répare pas seulement le toit.

— Non. Il faut de l’eau, une fosse qui tient, une route où un camion passe. Et de l’argent.

À Wharf Road, Nora demanda à Élie de s’arrêter pour un café. Le café occupait un ancien magasin et atelier; une cloison séparait les tables d’un petit logement. Plus loin, le saloon gardait sa façade sombre.

Samuel, au comptoir, leva les yeux.

— Alors ? Vous avez acheté la colline ?

— La colline ne se laisse pas acheter facilement.

Dyer, venu chercher une pièce de moteur, posa son café avec irritation.

— On oublie vite que ce village a été construit par des familles qui travaillaient.

Ana Ruiz, qui sortait de la bibliothèque avec une pile de livres, l’entendit.

— Les familles, oui. Mais pas sur un terrain vide.

Nora demanda :

— Si la maison est ancienne, est-ce que ça donne au propriétaire plus de droit sur l’eau ?

Ana posa ses livres.

— Non. Mais ça peut lui donner une belle histoire. Venez vérifier une date avant que M. Dyer n’en invente trois autres.

À la bibliothèque, Ana sortit une carte. Nora tint une feuille à plat pendant qu’Élie comparait les chemins dessinés avec ceux qu’il connaissait.

— Cette baie faisait partie du territoire Coast Miwok, dit Ana. Pour Bolinas, les documents parlent des Guaulens. Cent onze personnes guaulennes apparaissent dans les archives de Mission Dolores. Presque toutes ont été déplacées vers la mission entre 1800 et 1805.

Dyer se tut.

— Puis les ranchos ont changé l’usage des terres : élevage, agriculture. Après la ruée vers l’or, le bois et les produits laitiers partaient par la lagune vers San Francisco.

Samuel tapota le plan.

— Et les bateaux revenaient avec des provisions, du courrier, des gens pressés et des ennuis.

— Le bureau de poste a ouvert en 1863, dit Ana. L’école aussi a compté très tôt. Ce lieu ne s’est pas fondé d’un seul coup. Il s’est fait par des services, des métiers, des routes, un quai et des commerces. Pension, saloon, boulangerie, poste, bibliothèque, ateliers : les bâtiments ont changé de rôle autant que les gens.

Nora suivit du doigt le nom de Bolinas.

— Et ce nom ?

— On n’en est pas sûrs, répondit Ana. Il peut venir d’un nom Coast Miwok associé aux Guaulens, ou de l’espagnol ballenas, les baleines. Les gens aiment choisir la version qui les arrange.

Dyer repartit sans saluer.

Le soir, au saloon, Nora posa l’adresse de la maison grise entre Élie et Samuel.

— Il y a une alimentation faible, une fosse et un propriétaire qui pense que le passé lui appartient.

— Une maison sans assez d’eau, dit Samuel, c’est une promesse qui finit par sentir mauvais.

— Et une communauté qui bloque tout peut devenir une promesse réservée à ceux qui ont déjà une clé, répondit Nora.

Élie posa sa tasse.

— Personne ne parle encore de bloquer tout.

— Pas encore, dit Samuel.

Dehors, la route disparaissait dans la nuit. La lagune montait sans demander l’avis de personne.

Élie pensa au fuel sur ses bottes, à la pompe qui avait failli s’arrêter, à la conduite faible de Big Mesa. Nora n’était pas arrivée avec une réponse. Elle était arrivée avec un besoin, comme les autres avant elle.

La question était de savoir qui paierait quand ce besoin rencontrerait une limite.

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