Chapter 7
Une saison encore ouverte
Le 13 décembre, à Carcassonne, le Rugby Club Vannes s’imposa 52-15.
Le résultat ne demandait pas d’être embelli. Cinquante-deux points à l’extérieur donnaient à la journée une netteté rare : le RCV avait trouvé de l’avancée, tenu des séquences, imposé un rythme assez durable pour écarter son adversaire. Après les mois de bascule entre le Top 14 et la Pro D2, ce score offrait un fait solide, inscrit sur la feuille de match.
À Vannes, il ne pouvait pourtant devenir un slogan.
La saison n’était pas organisée pour récompenser un soir isolé. Elle demandait de revenir, semaine après semaine, à ce qui rend une équipe disponible : une touche propre, une mêlée qui ne rend pas le ballon, des soutiens assez rapides pour protéger un ruck, une défense capable de se replacer lorsque l’adversaire accélère. Carcassonne donnait une mesure de ce que le RCV pouvait produire. Le travail consistait désormais à faire de cette mesure une exigence répétable.
C’était là que se situait, pour Jean-Noël Spitzer et son encadrement, le déplacement réel de cette fin d’année.
Au printemps, chaque préparation avait été dominée par le maintien. Il fallait arracher des points à l’élite, défendre une place encore possible, compter les écarts et les bonus. En Pro D2, le vocabulaire avait changé, mais non l’attention aux détails. La question n’était plus de rejouer la relégation ni de la commenter. Elle était de savoir si le groupe saurait enchaîner une performance collective après l’avoir produite.
Cinq jours après Carcassonne, à Béziers, Vannes perdit 23-17.
Le score réduisait l’écart à six points. Il ne donnait pas de bonus défensif, réservé à une défaite de cinq points ou moins. Après l’ampleur de la victoire précédente, ce revers ramenait le championnat à sa forme la plus concrète : une succession de déplacements, de séquences à reprendre et de marges à ne pas laisser filer.
L’alternance ne disait pas que Carcassonne avait été trompeuse. Elle ne disait pas davantage que Béziers annulait tout. Elle posait une obligation plus précise que les grandes déclarations de reconstruction : rendre le jeu suffisamment stable pour que la prochaine sortie ne dépende pas d’un élan exceptionnel.
Les résultats de décembre donnaient donc une direction au travail. Il ne s’agissait pas de chercher à reproduire les cinquante-deux points marqués à Carcassonne comme on répète un chiffre. Une équipe ne rejoue jamais le même match, ni le même adversaire, ni les mêmes moments de terrain. En revanche, elle peut chercher à retrouver les conditions qui lui permettent de rester dans une rencontre : gagner le droit d’occuper, conserver après le contact, limiter les pénalités, garder une ligne défensive liée quand la fatigue ouvre les intervalles.
Cette priorité appartenait à tout le terrain.
Le demi d’ouverture et le buteur demeuraient visibles lorsque venait le moment de convertir une pénalité ou une transformation. Maxime Lafage l’avait été tout au long de la première partie de l’année, avec ses 253 points inscrits en Top 14. En décembre, son rôle ne demandait plus une nouvelle explication. Il prenait une conséquence pratique : pour que le jeu au pied pèse, il fallait d’abord offrir au buteur des positions de tir et des sorties de camp maîtrisées ; pour que ces points comptent longtemps, il fallait ensuite empêcher l’adversaire de reprendre aussitôt la main.
De même, le travail des avants ne pouvait pas être relégué à l’arrière-plan d’une victoire large ou d’une défaite serrée. Francisco Gorrissen et les autres joueurs chargés des zones de contact représentaient cette part du match qui ne se résume pas au score : porter, soutenir, fermer, relever une organisation après un plaquage. La continuité recherchée par le RCV passait par ces tâches, visibles sur les images et les feuilles de match sans avoir besoin de les transformer en histoires privées.
Les supports de travail ne rendaient pas de jugement définitif. Ils permettaient de comparer des séquences, de repérer ce qui avait tenu et ce qui s’était défait. Dans un club passé en quelques mois de la lutte pour le maintien à une nouvelle campagne de Pro D2, cette méthode avait une valeur particulière. Elle refusait les deux facilités qui entourent souvent une relégation : le récit d’une revanche automatique et celui d’une chute irréversible.
La victoire à Carcassonne n’effaçait pas le 7 juin. La défaite à Béziers ne ramenait pas le RCV à Bordeaux-Bègles.
Entre ces dates, le club avait changé de compétition, retrouvé les routes de Pro D2 et recommencé à organiser ses semaines autour d’un championnat de trente journées. À la fin de décembre, il n’était pas nécessaire de refaire le bilan du Top 14 pour mesurer cette rupture. Elle demeurait dans la nature même des échéances : moins dans ce qui avait été perdu que dans ce qui devait désormais être préparé.
La reconstruction n’était plus seulement le mot employé après la relégation. Les deux matchs de décembre lui donnaient un contenu sportif. Elle signifiait installer une régularité : ne pas attendre une grande soirée pour jouer avec autorité, ne pas laisser un revers étroit disperser les repères acquis. Elle demandait de faire circuler la même exigence entre les lignes arrière, les avants, la conquête et la défense, afin que le prochain déplacement ne commence pas à zéro.
À La Rabine, l’année se terminait sans cérémonie de conclusion.
Le maillot rouge et blanc des soixante-quinze ans avait marqué novembre ; les couleurs bleu et blanc restaient celles du présent. Le stade, au cœur de Vannes, ne portait pas une réponse au classement. Il gardait seulement sa fonction : accueillir les matchs qui viendraient, avec près de douze mille places selon les configurations, des attentes diverses et une attention que la descente n’avait pas supprimée.
Les signes de l’anniversaire avaient rappelé que le club existait depuis 1950. En décembre, cette histoire changeait de rôle. Elle n’était plus un décor pour parler de l’exception bretonne ni un argument pour imaginer l’avenir. Elle obligeait plutôt à une forme de patience. Un club qui dure apprend à ne pas confondre un mois avec une destinée.
Le RCV achevait donc l’année sur deux preuves contraires seulement en apparence : il pouvait s’imposer largement à Carcassonne ; il pouvait aussi perdre de peu à Béziers. Entre les deux, il y avait moins une leçon générale qu’un programme de travail.
Faire tenir la conquête, l’occupation et la défense d’un déplacement à l’autre.
La Pro D2 2025-2026 continuait. Son classement final, ses phases finales éventuelles et son issue de juin restaient hors de vue. Pour Spitzer, la saison ne demandait pas une prophétie. Elle demandait que le RCV retourne à ses images, à ses terrains et à ses semaines avec une priorité devenue nette.
Retrouver une prise était une étape.
La conserver, match après match, devenait la suite.
